Les voyages de Suleimane

ou la véridique histoire de la carte de Marco Polo où se voit l'Amérique

Jacques-Roger Vauclin

Histoire de roman


Les voyages de Suleimane est un roman historique. Qui intéresse, son sous-titre l'indique, la géographie. L'origine s'en trouve dans la "carte au bateau", remise dans les années 1930 à la Bibliothèque du Congrès à Washington par un Italien du nom de Martian Rossi, immigré aux Etats-Unis.

 

Tracée sur une peau de mouton, la carte montre, à côté du dessin d'un navire et du sceau de Marco Polo, la partie orientale de l'Asie avec, en partant du sud, ce que l'on désigne aujourd'hui comme la péninsule malaise, l'Indonésie et l'Indochine, puis les côtes de Chine et de Corée, le Japon et les îles Kouriles, et, plus au nord, le Kamtchatka, l'arc des îles Aléoutiennes, le détroit de Béring, l'Alaska et, se faisant face dans la mer arctique, une partie des côtes du Canada et de la Sibérie orientale. Outre la "carte au bateau", la livraison de Rossi comportait, en original ou en copie, d'autres cartes et documents, parmi lesquels un manuscrit supposé avoir été rédigé par Bellala, l'une des filles de Marco Polo, exposant que l'illustre voyageur vénitien avait navigué dans les régions proches du pôle nord en compagnie d'un marchand syrien rencontré au Kamtchatka.

 

Si l'authenticité de ces documents devait être avérée, leur portée serait considérable. Il faudrait en effet admettre que Marco Polo, qui, comme on sait, a séjourné en Chine entre 1271 et 1291, a découvert l'Amérique, du moins en partie, plus de deux siècles avant Christophe Colomb, et franchi le détroit de Béring plus de quatre cent ans avant que l'exploit n'ait été accompli, en 1728, par son découvreur officiel, le danois Vitus Béring. L'analyse scientifique du vélin supportant la "carte au bateau" a révélé une origine postérieure à l'époque où vivait Marco Polo, mais, puisque remontant au XV° ou au XVI° siècle, très antérieure aux temps où devait être confirmée l'existence d'un détroit séparant l'Asie de l'Amérique. La "carte au bateau", autrement dit, pourrait être la copie d'un tracé lui-même plus ancien. Selon Martian Rossi, les cartes et manuscrits présentés avaient été, à l'origine, remis par les Polo à l'amiral vénitien Ruggierius Sanseverinus, puis durablement conservés par sa famille avant d'être transmis aux Rossi.  

 

Au soir de son existence, Marco Polo soutenait qu'il n'avait pas dit la moitié de ce qu'il avait vu. Certains prétendent, au contraire, qu'il n'a pas été le témoin de tout ce que rapporte le récit qu'il a dicté en 1296, dans une prison de Gênes, à Rustichello de Pise. S'il faut admettre que les descriptions des contrées d'Asie que l'on trouve dans Le Devisement du monde, semblent bien correspondre aux réalités de l'époque où l'empereur moghol Kubilaï Khan régnait sur la Chine, il est fort peu probable que Marco Polo ait approché les mers polaires. On ne comprendrait pas qu'il ne fasse pas état de paysages aussi saisissants dans un récit autrement appelé Le livre des Merveilles.  

 

On a donc choisi de faire vivre la première découverte de l'Amérique et du détroit de Béring, non par Marco Polo, mais par le marchand syrien qu'il aurait croisé et qui, d'une manière ou d'une autre, aurait pu faire rapport à l'illustre voyageur vénitien.

 

Un marchand syrien dans la Chine du XIII° siècle ? La situation n'aurait rien de surprenant. Les relations commerciales et maritimes entre la Chine et l'Arabie sont fort anciennes. Les jonques chinoises atteignaient le sud de l'Inde dès les premiers siècles de notre ère, et les côtes d'Arabie ou le golfe persique dès avant les conquêtes musulmanes. Les marchands arabes, pour leur part, ont d'abord livré leurs produits à la Chine par l'intermédiaire des navires persans, puis, à partir du VIII° siècle, navigué eux-mêmes jusqu'aux ports chinois (voir Tadeusz Lewicki, Les premiers commerçants arabes en Chine, Rocznik orientalistyczny, T.11, 1935). Un marchand arabe nommé, lui aussi ?, Sulaymân rédigeait en 851 le récit de son Voyage en Inde et en Chine (voir la traduction de Gabriel Ferrand, éd. Brossard, Paris, 1922).  

 

Au XIII° siècle, les commerçants syriens et persans étaient nombreux dans les grands ports de la Chine du sud, et notamment à Zaïton, aujourd'hui Quanzhou, le grand port du Fujian. Les Mongols, lorsqu'ils prirent aux Jin la Chine du nord, puis aux Song la Chine du sud, jugèrent utiles, en outre, de confier nombre de responsabilités administratives à des étrangers, plutôt que de les laisser aux fonctionnaires han, auxquels ils ne portaient qu'une confiance limitée. Selon ses dires, Marco Polo lui-même se serait trouvé au service de Kubilai Khan. L'empereur yuan, en tout cas, employait volontiers des Persans, des Ouzbeks ou des Arabes à diverses fonctions publiques, notamment pour ce qui touchait aux finances de l'empire. 

 

Des navigations chinoises jusqu'au Kamtchatka, et au-delà, au moyen-âge ? Il n'est pas assuré que le pays dénommé Fou Sang, éloigné de la Chine depuis de plus de quarante mille li vers l'orient, auquel on se rendait depuis la Mandhourie dès le V° siècle, en passant le Japon et le Kamtchatka, ait bien été la Californie, ainsi que le pensait au XVIII° siècle l'orientaliste Joseph de Guignes (Recherches sur les navigations des chinois du côté de l’Amérique, et sur quelques peuples situés à l’extrémité orientale de l’Asie, Mémoires de Littérature, tirés des registres de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, depuis l’année M.DCCLV jusques et compris l’année M. DCCLVII, tome vingt-huitième, à Paris de l’Imprimerie Royale, M.DCCLXI, p. 503-525).

 

Il reste que les écrits de Li-yen, historien chinois vivant au début du VII° siècle, qui inspiraient à de Guignes des conclusions peut-être audacieuses, ne laissent pas de doute sur la réalité, et l'ampleur, des navigations chinoises en direction du nord-est dès ces époques reculées.

 

A partir de l'époque Song, à la fin du X° siècle, la marine chinoise devait effectuer de considérables progrès. Les développements de l'astronomie, de la géographie et de la cartographie, l'utilisation de la boussole marine dès le début du XII° siècle, favorisent l'essor de navigations commerciales qui ne se limitent pas au simple cabotage. Les jonques chinoises de haute mer atteignent parfois, à partir du XI° siècle, des proportions considérables, certaines mesurant plus de 300 pieds de long et pouvant emporter jusqu'à 1000 personnes (voir Jacques Dars, La marine chinoise du X° siècle au XIV° siècle, Economica, Paris 1992). Les liaisons avec la Corée et le Japon sont courantes. Depuis Hokkaido, l'ancienne Ezo, la plus septentrionale des îles japonaises, la navigation vers le nord n'obligeait pas à s'éloigner des terres, puisqu'elle pouvait longer jusqu'au Kamtchatka le chapelet des îles Kouriles habitées, comme l'était Ezo, des populations aïnous. Le Kamtchatka n'était ignoré ni des Japonais, ni des Chinois. De Guignes rappelle ainsi (op.cit.) qu'en 640, sous le règne de l'empereur tang Taizong, le fils du roi du Lieou-Kuei, principauté du sud de la péninsule, avait été envoyé en Chine.

 

Que négocier au Kamtchatka ? Selon le manuscrit attribué à Bellala, l'une des filles de Marco Polo, le marchand syrien, nommé Sirdomap, rencontré par Marco Polo au Kamtchatka (le pays des lions de mer), aurait exercé le métier de négociant en fourrures (voir John Black, Marco Polo documents incorporated in the felicitation volumes of southeast asian studies, éd. Prince Daninivat Sonakul, 2 vol. Bangkok, Siam Society, 1965). La grande péninsule s'allongeant au sud-est de la Sibérie est, de fait, exceptionnellement riche d'animaux dotés de pelages de toujours recherchés : phoques, mais aussi loutres, renards, ours bruns, hermines ou zibelines.

 

L'ours blanc, pour sa part, se rencontre seulement à des latitudes nettement plus élevées, c'est-à-dire dans les régions polaires. Au Moyen Âge, il était connu des Norvégiens, qui s'en procuraient la fourrure à partir de leurs colonies groenlandaises. Les ours polaires étaient également connus au Japon et en Mandchourie. Les témoignages existent de l'introduction au Japon de fourrures d'ours blanc, et même de quelques animaux vivants, au VII° siècle (voir Vladimir Randa, L'ours polaire et les inuit, Paris, SELAF, 1986). On n'en aperçoit pas d'autre explication que dans les contacts alors entretenus entre les Japonais et le continent sibérien.

 

C'est à la faveur de la quête de l'ours blanc que le marchand syrien, négociant en fourrures, Suleimane, celui du roman, franchit le détroit de Béring et rencontre les Inuit d'Alaska. Mais son œuvre de pionnier ne se limite pas là puisque, par fortune de mer et sans l'avoir délibéré, il emprunte dans le sens allant de l'océan pacifique vers l'atlantique, le fameux "passage du nord-ouest", qui sera si longtemps recherché sans succès et ne se trouve que depuis peu emprunté, avec davantage de parcimonie que le "passage du nord-est", plus aisément ouvert au long des côtes sibériennes.

 

Aventure improbable ? Sans doute. Impossible ? Le qualificatif mériterait discussion. On atteint ici, en effet, la dimension "climatique" d'un roman touchant à l'histoire de la géographie. La fin du XIII° siècle coïncide, de fait, avec les dernières décennies de cet "optimum climatique médiéval" qui, pendant quatre siècles à partir de la moitié du X°, aurait été caractérisé par une élévation significative des températures dans les régions de l'atlantique nord. Un net refroidissement, conduisant à évoquer un "petit âge glaciaire", lui aurait fait suite jusqu'à la moitié du XIX° siècle.

 

Certains climatologues contemporains doutent de ces variations, ou en minimisent l'ampleur.

 

Il n'est pas contestable, pourtant, que les Norvégiens ont fondé, puis entretenu, entre le X° et le XV° siècle, des colonies au Groenland, ainsi d'ailleurs, mais de façon plus éphémère, à l'Anse-aux-Meadows à Terre-Neuve. Dans les colonies groenlandaises, dont l'histoire est documentée jusqu'à permettre le recensement précis des évêques ayant exercé à Gardar, capitale de ces établissements ultramarins, se pratiquait l'élevage des bovins, impliquant la disposition de fourrages qui n'auraient pu s'obtenir hors d'un climat suffisamment clément. L'extinction des colonies norvégiennes trouve sa meilleure explication dans le refroidissement ultérieur, conduisant à interdire l'élevage, à empêcher les liaisons maritimes régulières avec la métropole, et à favoriser l'installation au sud du Groenland de populations inuit pouvant y trouver, avec la descente des banquises, les animaux marins auparavant chassés dans des régions plus septentrionales (voir Maurice Zimmermann, Les anciennes colonies normandes du Groenland, d'après les dernières recherches des danois, Annales de Géographie, t. 35, n° 193, 1926, p. 58-79).

 

La même situation climatique peut être regardée comme l'un des causes de l'inaccessibilité, jusqu'à la période récente, de "passages" du nord-ouest et du nord-est qui, en des temps de moindre froideur dans les régions arctiques, pouvaient, comme aujourd'hui, n'être pas obstrués en permanence par d'infranchissables barrières de glace.