Aux sources de Macabou

 À quelques kilomètres du bourg du Vauclin, à la Martinique, sur la route menant au Marin, s’ouvre sur la gauche le chemin de terre conduisant à Macabou.

   À son terme, en bordure de la côte atlantique, se trouve un lotissement de villas dont il faut régulièrement repeindre murs, boiseries et ferrures, tant ils résistent difficilement aux perpétuels assauts des embruns déposés par les alizés.

   Sur la droite, s’ouvre l’anse Petit Macabou, où s’offrent aux visiteurs l’agrément d’une plage de sable blanc et l’abri protecteur d’un vaste bosquet de cocotiers.

    Passée la falaise qui borne Petit Macabou, se dessine, en un arc majestueux, la longue plage du Grand Macabou, elle aussi bordée d’une végétation généreuse que l’on a su préserver du péril urbain.

    Point de départ pour le randonneur allant à la rencontre des caps qui ponctuent la côte atlantique de la Martinique jusqu’à la pointe des Salines, Macabou a conservé les attraits que lui a conférés la nature. Ainsi, comme la plupart des sites de la Martinique, que son appellation.

    Mais quelle est donc l’origine de « Macabou » ?

 

    Vincent Huyghues-Belrose nous fournit un élément d’explication dans son étude : Le nom des lieux à la Martinique : un patrimoine identitaire menacé (note 1).

    Il relève que sur la carte de la Martinique réalisée en 1704 par Nicolas de Fer, figure le dessin d’un petit village avec le renvoi en légende « n° 44 : Carbet de Sauvages Macabou. ». Ce village, ajoute l’auteur, semble localisé au Simon, qui serait le toponyme tiré du nom d’un capitaine caraïbe. Aux premiers temps de la colonisation de l’île, de fait, les chefs caraïbes étaient connus par des noms français (Pilote, Salomon, Arlet, pour la côte sous le vent et Simon, Rose, François, Robert, pour la côte au vent).

     Selon Vincent Huyghues-Belrose, la carte de Nicolas de Fer donne au village le nom de Macabou, nom tiré de la langue des Kalinago et sans doute véritable nom du capitaine Simon.

     On pourrait en déduire que la pointe Macabou figurant sur la carte de la Martinique de Nicolas de Fer, entre la pointe du Vauclain et le cap Ferré, tire son appellation de celle donnée, du nom de son chef, au village caraïbe également identifié par le cartographe.

      L’explication est plausible. La cartographie du lieu, cependant, introduit un certain doute.    

   Non pas tant à raison de l’éloignement relatif entre la pointe Macabou et le village désigné sous le n° 44 de la nomenclature figurant sur la carte évoquée : après tout, rien d’impossible à ce qu’un point de la côte porte le nom du chef d’un village caraïbe des environs.

    Mais du fait des hésitations des cartographes en ce qui concerne l’exacte orthographe du site côtier ainsi désigné.

 

    Outre les mentions « Macabou », la carte de Nicolas de Fer identifie en Martinique, entre le bourg de Basse-Pointe et la Grande Rivière, un bourg du « Macouba », à l’emplacement où se voyait déjà, sur la carte manuscrite réalisée par François Bondel vers 1667, la rivière de Macouba.

    La pointe du Macabou, mais non le bourg du Macouba, se retrouve sur la carte de la Martinique attribuée au père Louis Feuillée figurant dans le Journal des Observations Physiques, Mathématiques et Botaniques faites par l’ordre du Roy sur les côtes orientales de l’Amérique méridionale aux Indes occidentales (volume III), publié à Paris chez Jean Mariette en 1725, ainsi que sur certaines autres cartes françaises de la même époque (note 2).

  Le Révérend père Labat fait figurer, dans les Mémoires des nouveaux voyages faits aux isles françaises de l’Amérique (seconde partie, chapitre premier), publié en 1722, une carte de l’Isle de la Martinique faisant apparaître distinctement, d’une part le Macouba, terme désignant tout-à-la fois la rivière, le bourg et la paroisse dont le révérend avait la charge, et d’autre part, entre la paroisse du Vauclin et le Cap Ferré, la pointe du Macabou (voir extraits joints en bas de page).

    Un doute s’installe avec la publication, à partir de 1732, de la grande Carte de l’Isle de la Martinique dressée par Philippe Buache à partir des plans, notamment, de l’ingénieur Houel et des mémoires du géographe du Roy Guillaume Delisle, dont Buache était le gendre. La carte, plus précise et détaillée que celles l’ayant précédée, fait apparaître au nord, entre la Basse Pointe et la Grand Rivière, le Macouba et sa rivière, mais au sud-est, après le cul de sac du Vauclin, une pointe du Macouba, et non plus du Macabou (voir l'extrait figurant sur l'en-tête du présent site).

   Cette désignation nouvelle va se retrouver dans la célèbre carte allemande de la Martinique de Matthieu Seutter (c. 1732, voir extrait en bas de page), il est vrai inspirée de la précédente, et dans certaines cartes anglaises.

    Se pourrait-il que de Fer, Feuillée et Labat se soient fourvoyés dans la transcription du nom de lieux proches du Vauclin, qui, en fait, n’auraient pas désigné autre chose que ce qui pouvait s’observer de l’autre côté de l’île, au « Macouba » ?

 

    On pourrait être éclairé par l’appel au vocabulaire de la langue caraïbe, à laquelle empruntent, de l’avis général, les deux termes de Macouba et de Macabou. La difficulté est que ni l’un ni l’autre ne figurent dans le dictionnaire caraïbe-français établi en 1665 par le révérend père Raymond Breton, et qui est l’unique témoignage systématique de la langue caraïbe pratiquée aux Petites Antilles au début du XVII° siècle. Le glossaire caraïbe élaboré par Jean-Pierre Moreau dans l’ouvrage qu’il a consacré à la présentation du manuscrit de « l’anonyme de Carpentras », relation du voyage et du séjour de navigateurs normands dans les îles habitées par les indiens caraïbes au début du XVII° siècle (Un flibustier français dans la mer des Antilles, Paris, Payot & Rivages, 2002), ne fait pas davantage mention de ces termes.

    Vincent Huyghues-Belrose, dans la publication citée, évoque, pour « Macabou », un nom propre, celui d’un chef caraïbe, l’assertion étant de confirmation malaisée.

    Le Père Labat établit pour sa part un rapport entre le mot macouba et certains poissons de rivière, peut-être s’en trouvait-il en nombre dans le cours d’eau du même nom auprès duquel il a séjourné, en visant  les « Testards ou macoubas » qui ont la tête « large & charnue ». « Leur corps est assez rond », ajoute le connaisseur des lieux ; « Ils ont la peau noire & fort fine ; la chair blanche, grasse & délicate ; leur bonté est cause qu’on ne leur donne pas le temps de devenir fort grands ; les plus grands que j’aie vus n’excédaient pas un pied de longueur. » (Nouveaux Voyages.., P. Husson, La Haye 1724, in-4, tome 1, page 105).

   On ne peut exclure que les mêmes estimées créatures aient abondé dans les rivières Massel ou Paquemar, qui avoisinent les lieux dits aujourd’hui « Macabou », justifiant alors l’appellation réitérée de « Macouba ». Resterait à expliquer l’appellation de « Macabou » également donnée au « carbet de sauvages » identifié entre la pointe du Vauclin et le cap Louis sur la carte de Nicolas de Fer. D’autres rivières, il est vrai, la rivière Cadette, la rivière du Simon, joignent la côte en ces lieux.

 

    Entre Macouba et Macabou, pour les parages du Vauclin, les cartographes ont en tout cas tranché.

    Les Français, d’abord : les cartes de Jacques Nicolas Bellin, hydrographe officiel du dépôt de la Marine pendant une bonne partie du XVIII° siècle, rétablissent la distinction entre Macouba et Macabou. Sa grande Carte réduite de l’isle de la Martinique de 1758 désigne à nouveau une pointe du Macabou après le cul-de-sac du Vauclin. La mention se retrouve dans les autres représentations de la Martinique de l’illustre cartographe (voir notamment, la carte éditée en 1762 chez les héritiers de Homann à Nuremberg, celle illustrant l’Histoire générale des voyages de Prévost d’Exiles, ou les cartes figurant dans le Petit Atlas Maritime de 1764).

    Rigobert Bonne, successeur de Bellin en tant qu’hydrographe du dépôt de la Marine, reprend une indication similaire dans sa Carte de l’Isle de la Martinique, colonie française dans les Isles Antilles, éditée à partir de 1774.

    D’autres autorités dans le domaine cartographique se rangent à cette présentation. La fameuse carte posthume de l’anglais Thomas Jefferys, Martinico Done from Actual Surveys and Observations, insérée dans le West indian atlas de 1775, distingue clairement entre Le Macouba, au nord-ouest de l’ile et la pointe du Macabou.

 

   S’agissant de la désignation des sites de Macabou, Petit Macabou et Grand Macabou, sur la commune du Vauclin à la Martinique, la cause est depuis lors entendue. Il ne viendrait à l’esprit de personne de confondre ces terres du sud martiniquais avec la commune du nord atlantique de Macouba, aujourd’hui plus notoire par le rhum vieux qui s’y confectionne dans la distillerie JM que par les histoires de pêche du révérend père Labat.

    En ce qui concerne, toutefois, le sens exact du terme Macabou, et son origine précise, un certain mystère demeure. 

 

NOTES 

1/ Vincent Huyghues-Belrose,  Le nom des lieux à la Martinique : un patrimoine identitaire menacé,  Etudes caribéennes, 11 décembre 2008, http://etudescaribeennes.revues.org/3494 ; DOI :10.4000/etudescaribeennes.3494.

2/ Voir en particulier le Plan de l’isle de la Martinique remis au dépôt par Mgr le Maréchal d’Estrées en janvier 1720, BNF, département Cartes et plans, GESH18PF156DIV2P7, et le plan de la même île dressé par l’ingénieur Houel en 1729, BNF, département Cartes et plans, GESH18PF156DIV2P8. 

 

 

 

 

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Labat, Isle de la Martinique (extrait, côte nord atlantique)
Labat, Isle de la Martinique (extrait, côte nord atlantique)
Labat, Isle de la Martinique (extrait, côte sud atlantique)
Labat, Isle de la Martinique (extrait, côte sud atlantique)
Matthieu Seutter, L'Ile Martinique (extrait)
Matthieu Seutter, L'Ile Martinique (extrait)