Îles Canibales, îles Caribes, îles Camercanes et autres appellations des îles des Antilles

Johannes Blaeu, Canibales Insulae, Amsterdam 1662
Johannes Blaeu, Canibales Insulae, Amsterdam 1662

Les îles Canibales

 

Figure dans l’Atlas major publié à Amsterdam en 1662 par le cartographe hollandais Johannes Blaeu une carte qui, sous l’intitulé Canibales insulae représente, dans une disposition où le nord est orienté à droite, l’arc formé par les îles des Antilles depuis Porto Rico jusqu’à Trinidad.

Cette carte est sans doute la plus célèbre de celles où certaines des îles des Antilles sont désignées d’un terme qui, dans le vocabulaire contemporain, se réfère à des pratiques d’anthropophagie. L’appellation se retrouve, pour l’identification du même chapelet d’îles, dans bien d’autres cartes du XVII° siècle : par exemple celle de Johannes de Laet, Americae sive Indiae occidentalis, publiée à Leiden en 1630[1], dont on retrouve le dessin dans l’Introductionis in Universam Geographicam de Philipp Clüver (Amsterdam, 1659), ou la grande carte d’Amérique de Cornelis Danckerts, publiée à Paris en 1647. Le géographe italien Giovanni Battista Nicolosi évoque une costa d canibali sur  sa carte du Mexique de 1660, en insérant le qualificatif canibali en face de l’île de la Dominique. Giovanni Giacomo de Rossi publie, également à Rome, en 1670, une carte d’Amérique, proche de celle de Danckerts, où se voient les « îles Cannibale ».

La mention d’îles des Canibales, ou d’un terme approchant,  sur la cartographie des Amériques est en fait plus ancienne. On la remarque en particulier sur la carte marine sur parchemin dressée en 1529 par Girolamo da Verrazano, dont l’original se trouve dans la collection Borgia du Museo di Propaganda Fide à Rome. La notation insule di canibali y est insérée au travers du dessin des Petites Antilles, entre la Dominique et la Martinique.

Girolamo di Verrazano, à vrai dire, aurait eu un titre particulier à l’évocation de comportements anthropophagiques aux Amériques : son frère Giovanni qui, à l’initiative de François 1er, avait été le premier européen à reconnaître une partie de la côte atlantique de l’Amérique du nord, avait, au mois d’août de 1528, au cours de son troisième voyage aux Indes occidentales, péri sur une île sous les coups d’agresseurs indiens, qui l’avaient ensuite mangé. Girolamo, demeuré sur le vaisseau ancré non loin du rivage avait été, avec le reste de l’équipage, le témoin impuissant de la scène.

Le lieu exact du drame n’est pas connu. Certains, cependant, n’hésitent pas à désigner les Petites Antilles, et singulièrement la Guadeloupe, en prenant appui sur la mention portée par Girolamo sur sa mappemonde[2]. Mais celle-ci ne témoigne pas d’un évènement particulier, tel que celui qui fut fatal à Giovanni. Elle reproduit en fait  une notation antérieure aux voyages des frères Verrazano : la mention des îles Canibales figurait déjà, en face de l’arc des Petites Antilles, sur le planisphère de Juan de la Cosa qui, dessiné en 1500 ou peu après, est la première représentation connue du Nouveau Monde.

Une île des Canibales, positionnée plus au sud, à proximité du continent, figure sur le planisphère de Cantino, carte portugaise réalisée en 1502. Elle se retrouve sur la Tabula terre nove dessinée vers 1505 et publiée en 1513 par le cartographe allemand Martin Waldseemüller. L’indication d’îles Canibales, à un emplacement comparable, se voit également sur la mappemonde Universalior Cogniti Orbis Tabula de Johannes Ruysch publiée à Rome en 1507, et sur le globe terrestre de Johannes Schöner de 1515.

La designation des Petites Antilles en tant qu’îles des Canibales sera reprise dans d’autres travaux cartographiques du XVI°siècle, tels que la carte maritime  Islas delos canibales du cosmographe espagnol Alonso de Santa Cruz, dessinée vers 1540.

Employé par les cartographes depuis le tout début du XVI° siècle, le terme d’îles Canibales sera durablement retenu par les ouvrages de géographie, souvent comme une alternative à d’autres designations (Caraïbes, ou Antilles)  : le Grand dictionnaire géographique et critique de Bruzen la Martinière relève en 1726, à propos des Antilles, qu’on les appelle aussi Caraïbes ou Canibales[3] ; le Dictionnaire géographique de l’Encyclopédie méthodique de Paris note, en 1789, que « les Petites Antilles sont encore désignées sous le nom de Caraïbes ou Cannibales » (tome 1, page 137), à raison, certainement, de la commune désignation par les deux termes de la même population insulaire (voir l’entrée Caraïbes, ou Cannibales, page 407).  

Cette appellation d’îles Canibales ou des Canibales pose les questions de son origine et de son rapport avec des pratiques d’anthropophagie.

L’origine du terme d’îles Canibales est connue. On sait qu’à son premier voyage aux Amériques, en 1492, Christophe Colomb apprit des premiers Indiens qu’il rencontra aux Bahamas et à Cuba, et qui appartenaient au groupe des Taïnos, qu’au sud-est d’Hispaniola se trouvaient des îles, désignées par les termes de Cariba ou Caniba, où vivaient d’autres Indiens, de tempérament guerrier et qui avaient coutume de consommer la chair de leurs ennemis.

Abordant la Guadeloupe, lors de son second voyage, à la fin du mois d’octobre 1493, Colomb y reconnut, au vu de leurs pratiques anthropophagiques, les natifs d’une île Cariba ou Caniba. Dès ce moment, par suite, les Espagnols désigneront volontiers des termes d’îles Caribes ou Canibales celles des îles des Indes occidentales habitées des Indiens appartenant eux-mêmes au groupe des Cariba ou Caniba. C’est-à-dire, en pratique, les Petites Antilles dont le chapelet s’étend en arc de cercle depuis Porto Rico jusqu’à Trinidad. Dans sa lettre aux monarques d’octobre 1498, Colomb nomme Caribales, par une désignation intermédiaire, les Caribes des petites Antilles. Ces variations dérivaient toutes, vraisemblablement, d’une source commune, n’étant autre que la formulation verbale, diversement entendue, par laquelle était identifiée la population concernée dans le langage des Indiens.

Il reste que, très tôt, la caractéristique la plus frappante des mœurs de ces populations, pour les découvreurs européens du Nouveau monde, accompagna la simple désignation d’un groupe humain ou de son habitat. Les îles Canibales étaient celles où se trouvaient des mangeurs d’hommes.

L’attention particulière portée à cette pratique est attestée par la notation en encart figurant, face à l’arc des Petites Antilles, sur la carte d’Amérique publiée à Anvers en 1562 par Hieronymus Cock, à partir de travaux plus anciens de Diego Gutiérrez, évoquant la présence, non pas de canibales, mais bien d’anthropophages.

La cartographie, par ailleurs, fait très tôt le repérage de canibales ou termes avoisinants sur la Terre Ferme, et pas seulement dans les îles : 

Le planisphère de Waldseemüller, publié à Saint-Dié-des Vosges en 1507, fait état, non seulement d'îles des canibales, au sud de l'archipel des Antilles, mais aussi d'un "corsso tremoso canibales" sur une portion du continent sud-américain correspondant approximativement au Guyana d'aujourd'hui. Le planisphère de Bernard Sylvanus, édition italienne de 1511 de la Géographie de Ptolémée, porte en un emplacement comparable l'inscription "canibalus romon." (la formule visant sans doute une écriture de "canibale" à la manière latine). Le globe terrestre réalisé par Johannes Schöner en 1520 montre, en même temps que des îles des canibales placées cette fois-ci au sommet de l’archipel des Petites Antilles, une terre des canibales au nord-est de la terra nova America, où se voit notamment le Brésil [4]. La carte du nouveau monde (Tabula novarum insolarum) publiée par Sebastian Münster à partir de 1528 mentionne de même la présence de Canibali dans la partie du continent correspondant au nord du Brésil.

Les cartes d’Amérique de Richard Hakluyt et d’Abraham Ortelius de 1579, ou au siècle suivant le planisphère de Michiel Colijn (Amsterdam, 1622), font apparaître, dans la partie septentrionale de l’Amérique du sud, une contrée dite Caribana, appellation attestant du rapprochement des termes caniba et cariba.

Plus tard, en 1698, la carte d’Amérique de Nicolas de Fer mentionnera une mer des Caribes entre Trinidad et l’embouchure de l’Amazone, face aux côtes américaines où se trouvent les Guyanes, et où le cartographe indique la présence de Caribes ou Caribane.

Il ne fait pas de doute qu’un trait marquant de la  culture propre aux Indiens des îles Caribes ou Canibales a conduit à appliquer la même désignation à des groupes habitant certaines portions du continent et pouvant avoir leur identité propre, mais chez lesquels se retrouvait cette caractéristique qu’ils étaient mangeurs d’homme.

 Les descriptions d’André Thevet, dans Les Singularités de la France antarctique (Paris, 1558), confirment la portée de l’appellation : le voyageur, qui accompagnait Villegagnon au Brésil en 1555, identifie des Canibales tant de la Terre ferme que des îles (intitulé du chapitre 61). Il désigne par là un peuple qui, en Terre Ferme, se retrouve en des régions soumises à l’autorité espagnole ou portugaise (Brésil), et occupe par ailleurs certaines îles. Il en souligne sans ménagement la commune particularité, savoir que « Cette canaille mange ordinairement chair humaine, comme nous ferions du mouton » (page 119). Le même auteur évoque par ailleurs les îles appelées Canibales (page 121), ou les îles des Canibales (page 120), c’est-à-dire où vivent les Canibales.

Exposant à son tour, dans une approche plus compréhensive, les moeurs des populations indiennes de la partie du Brésil où Villegagnon avait fondé l’éphémère France Antarctique, Michel Montaigne ne fait pas silence sur des pratiques d'anthropophagie exercées, non pour se nourrir, mais pour signifier une extrême vengeance, dans le chapitre 31 du Livre I des Essais, intitulé Des Cannibales.

Le lien posé dès les temps de la découverte entre une population, les Indiens Canibales (ou Caribes), et la pratique d’anthropophagie, va perdurer : dans sa Description de l’Amérique publiée à Amsterdam en 1638, Jan Huyghen Van Linschoten expose par exemple que les insulaires de Boriquen « ont continuelle guerre avec les Canibales qui sont mangeurs d’hommes », que l’île de Sainte-Croix, ou Hay, était jadis « habitée de Canibales mangeurs d’hommes, comme pareillement la prochaine île de Guadalupea »[5].

Progressivement, le nom et l’adjectif cannibale devaient passer dans le langage courant, d’abord des Espagnols, puis des Français et des Anglais, pour y trouver le sens qui les rattache à l’anthropophagie.

 

Les îles Caribes

 

Appliquée à l’identification de certaines des îles que, venant des Canaries ou du Cap Vert, les navigateurs européens rencontraient sur le chemin de la Terre Ferme d’Amérique, l’appellation d’îles Canibales, ou des Canibales, ne présentait cependant pas un caractère exclusif. De même qu’étaient synonymes les termes de Canibales ou Caribes, appliqués à la désignation de groupes indiens mangeurs d’hommes[6], l’expression d’îles Caribes ou des Caribes pouvait être employée pour designer les mêmes terres insulaires.

Il existe de très nombreux témoignages de l’identité de sens attaché aux deux expressions.

Nicolas Sanson, dans l'Amérique en plusieurs cartes, expose que « Les îles Caribes ou Canibales sont à l'orient de Boriquen ; & s'avancent en demy cercle vers l'Amérique méridionale, le nom est pris de ce que les habitants étoient caribes ou canibales. Mangeurs d'hommes. »[7]

La carte des Caribes Eylanden[8] (Îles Caribes) de Pieter Goos (Amsterdam, 1666) est très proche de celle de Blaeu, intitulée Canibales insulae [9] (Amsterdam, 1662). Une carte du géographe français Pierre Du Val représente, sous le titre Isles d’Amérique dites Caribes ou Cannibales et de Barlovento (Paris, 1664), le chapelet des îles s’étendant, du nord au sud, des Vierges à Grenade et Tobago. Bruzen de la Martinière, dans le Grand dictionnaire géographique et critique publié à La Haye en 1726, note que les Antilles sont aussi nommées Caraïbes ou Canibales, du nom des peuples qui les possédaient toutes autrefois[10].

D’autres appellations ont été également employées pour désigner le même ensemble insulaire, ou parfois un ensemble aux contours différents, dans lequel pouvaient s’inscrire les îles Caribes ou Canibales.

 

      Les îles Antilles

 

Ainsi du terme Antilles. Il apparaît très tôt dans l’histoire des Amériques, sans y recevoir immédiatement un usage fréquent dans la cartographie, pour nommer un archipel, ou parfois une île.

Il est vrai qu’une île dite Antillia, à l’identité incertaine, était figurée dans la mer océane, à l’ouest de l’archipel déjà reconnu des Açores, sur des mappemondes ou cartes marines du XV° siècle, antérieures à la découverte de l’Amérique : les cartes de Pizzigano (1424), d’Andrea Bianco (1436), de Bartolomeo Pareto (1455), de Paolo Toscanelli (1468), ou le globe de Martin Benhaim (1492). Et il est probable que c’est en référence à cette mystérieuse appellation, plutôt que pour désigner l’île d’avant (ante-illa) un continent dont la nature et les contours restaient à cerner, que les premiers cartographes des découvertes ont usé du même terme pour nommer le groupe d’îles rencontré à l’ouest des Açores et des Canaries, une fois l’océan traversé.

Humboldt trouve la première trace de l’application du nom d’Antillia à l’archipel des îles Caraïbes dans une Décade des Oceanica, écrite en novembre 1493, deux mois après le retour de Colomb de son premier voyage, par Pierre Martyr d’Anghiera, le premier historien de la découverte des Amériques[11]. Selon le même auteur, Americo Vespuce donnait pour sa part ce nom à la seule île d’Hispaniola, Las Casas devant plus tard préciser que c’étaient les Portugais qui appliquaient de préférence à l’Hispaniola la dénomination d’Antillia.

Le planisphère d’Alberto Cantino, où se voient très distinctement la Guadeloupe, la Désirade et Marie-Galante, pose en 1502 les « Antilles du roi de Castille » à l’emplacement qui est aujourd’hui le leur, c’est-à-dire là où se trouve la mer des Antilles. Mais cette mention fait exception au regard de la cartographie des premiers temps de la conquête : en règle générale, les seuls groupes d’îles y faisant l’objet d’une désignation commune étaient les Lucayos, dénommées par la suite Bahamas, et les islas de Barlovento ou islas de los Caribes ou de los Canibales, pour le groupe qui s’étend de la Trinité à Porto Rico (Boriken). La carte de Juan de la Cosa mentionne les îles Canibales, mais non les Antilles. Ce dernier nom n’apparaît pas dans l’isolario de Benedetto Bordone, non plus que dans les travaux cosmographiques produits pendant la plus grande partie du XVI° siècle.

L’appellation n’est pas pour autant ignorée des navigateurs :

Dans le récit du voyage à Sumatra effectué en 1529 par Jean et Raoul Parmentier, Pierre Crignon, auteur de la relation et qui voyageait avec les illustres marins dieppois, rapporte que le 26 avril, descendus du Sacre sur une île de l'archipel du Cap Vert pour y quérir de l'eau, des membres de l'équipage exposèrent à un bouvier espagnol du lieu qu'ils étaient « de l'armée des navires de France esquipez en guerre pour aller aux Entilles » [12].

 André Thevet, traitant de l’Amérique en général dans Les singularités de la France antarctique, expose en 1558 que « Aujourd’hui, les Espagnols & Portugais en habitent une grande partie, les Antilles sur l’Océan.. » (Les Singularités.., page 52), l’observation impliquant que l’appellation englobe les plus grandes îles. Il précise d'ailleurs que « les îles des Antilles.. joignent au Peru, jusques à la Foride, près Terre Neuve » (page 129).

La mention des Antiliae Insulae réapparait sur la carte d’Amérique Novus Orbis de Richard Hakluyt, publiée à Paris en 1587, accompagnant la traduction des Décades de Pierre Martyr. La même année, Abraham Ortelius publiait à Anvers le Theatrum Orbis Terrarum contenant une carte d’Amérique, où le chapelet de petites îles s’étendant, depuis Anegada ou Anguilla au nord en direction du sud-est, est couvert par la commune appellation « Antillas ». Les grandes Antilles, pour leur part, sont chacune désignées par leur dénomination particulière (Cuba, Hispaniola, Iamaica, Boriken).

Après Ortelius, la cartographie hollandaise du XVII° siècle va reprendre cette présentation. Sur la carte d’Amérique de Jodocus Hondius, publiée à Amsterdam en 1606, le groupe des petites Antilles reçoit la dénomination d’Antillas alias Camercanae Insulae [13]. Une représentation similaire se retrouve sur la carte d’Amérique de Willem Jansz Blaeu (Amsterdam, 1608), ou sur celle de Peter van den Keere (Amsterdam, 1614). Sur le planisphère de Michel Colijn (Amsterdam, 1622), le nom d’Antillas chapeaute le groupe des petites Antilles.

En 1635, la célèbre carte de Willem Jansz (Blaeu) Insulae Americanae in oceano septentrionali identifie l’alignement presque vertical des petites Antilles par la mention Antillas sive Camercanae vulgo Caribes Insulae, la formule attestant de la communauté de sens attachée aux appellations d’îles Antilles et d’îles Caribes.

Une disposition comparable se voit sur la carte d’Amérique de Justus Danckerts (Amsterdam, 1675), ou celle de Nicolaas Visscher II (Amsterdam, 1680).

L’appellation Antilles est différemment employée dans la cartographie française du milieu du XVII° siècle. La carte de l’Amérique septentrionale de Nicolas Sanson d’Abbeville (Paris, 1650) montre, au sud des Isles Lucay (les Bahamas), un vaste ensemble insulaire dénommé Isles Antilles, englobant les grandes Antilles (Cuba, Jamaica, Hispaniola, Porto Rico) et le nord des petites Antilles, sous lequel se voit le groupe des Isles Caribes lui-même divisé en îles Barlovento et Sottavento. Sur la carte d’Amérique de pierre Duval (Paris, 1655), l’appellation Isles Antilles s’attache visiblement à l’ensemble des îles qui, dans la cartographie moderne, occupent la mer des Antilles, soit les grandes Antilles comme les petites.

La carte italienne de Giovanni Giacomo de Rossi (Rome, 1670) reprend la présentation de Sanson, en distinguant les îles Lucaye (Bahamas), les îles Antilles (grandes Antilles) et les îles Cannibale (petites Antilles).

Ces mentions se conforment à certaines descriptions géographiques de l’époque, notamment celle de Van Linschoten, qui présente Cuba comme l’une des plus renommées d’entre les Antilles[14], le terme désignant l’ensemble des grandes et des petites Antilles [15].

D’autres cartographes étendent plus largement encore la portée de l’appellation Antilles. Ainsi de Coronelli, dont la carte de l’Amérique du nord (Venise, 1688) porte une mention « Isole Antille o Camercane e Caribe » qui recouvre l’ensemble des archipels des Lucayes, des grandes Antilles et des petites îles au-dessus du vent.

De même, sur la carte d’Amérique publiée par Nicolas de Fer à Paris en 1698, Lucayes, grandes et petites Antilles sont surplombées d’un vaste bandeau les réunissant sous l’appellation commune d’Isles Antilles appelées par quelques-uns archipelague du Mexique. Dans ce cadre sont distinguées les Isles Lucayes ou de Bahama, les Grandes Isles (Cuba, St Domingo, Jamaique, Porto Ricco), les Isles Caribes ou dessus le vent, les Isles sous les Vent.

La cartographie anglaise emprunte d’abord au modèle hollandais, avec Robert Walton, dont la carte d’Amérique (Londres, 1658) montre la mention Antillas or Cariby islands en face des petites Antilles (des îles Vierges à Trinidad), ou Joseph Moxon, qui reprend la désignation Antillas sive Camercane vulgo Caribe insulae pour nommer le même groupe d’îles (Londres, 1670).

Elle va ensuite privilégier, pour l’appellation des mêmes îles, les terme Caribes (cf. la carte d’Amérique de John Ogilby, Londres, 1671), ou the Caribe Islands (cf. la carte des plantations anglaises en Amérique de Robert Morden et William Berry, Londres, 1673, la carte des West Indies de John Seller, Londres 1673, celle de John Thornton, Londres 1683, la carte d’Amérique de Philip Lea et John Overton, Londres 1684).

Le modèle du français Sanson inspire toutefois certaines présentations : la carte d’Amérique du nord de William Berry (Londres 1681) distingue ainsi les Lucaie Islands, les Antille island, autrement dit les grandes Antilles, et les Caribe islands (petites Antilles). Une carte d’Amérique du nord de Philip Lea (Londres, 1684) distingue les Bahama islands, les Antilles (grandes Antilles) et les Cariby islands.

Une même désignation, celle d’îles Antilles, reçoit ainsi une portée variable selon les époques et les écoles cartographiques.

Ces hésitations vont perdurer au XVIII° siècle. Bruzen La Martinière, géographe du roi des Espagnes et des Indes, publie à La Haye en 1726  le Grand dictionnaire géographique et physique, où l’entrée Antilles décrit les « Isles situées entre le Continent de l’Amérique Méridionale, & la partie Orientale de l’île Saint Jean Porto Rico »[16]. « On les appelle communément Antilles de l’Amérique, explique le géographe, parce qu’elles font comme une barrière au devant des grandes Isles qui sont appelées les Isles de l’Amérique », l’observation revenant à privilégier, dans l’explication du terme Antilles, sa partie rappelant l’adverbe latin ante, les Antilles étant alors les ante insulae ou (portugais) les ante ilhas, les petites îles d’avant de plus grandes. « On les nomme aussi Caraïbes ou Canibales », ajoute l’auteur, qui reprend en fait l’approche des cartographes hollandais du siècle précédent.

Une conception voisine se retrouve par exemple chez Matthieu Seutter, qui présente l’île Martinique[17] comme « la première des îles del’Amérique Antilles nommées Barlovento », d’un terme désignant, en espagnol, les îles du vent, c’est-à-dire les « petites » Antilles échelonnées entre Porto Rico et Trinidad.

Le Pilote Américain Septentrional de Georges Louis Le Rouge, cartographe de Louis XVI, publié à Londres en 1776, réserve de même l’appellation Isles Antilles ou Caraibes ou Isles du Vent aux petites îles étagées entre les Vierges et Trinidad.

La carte des West Indies figurant dans le Neptune anglais de Jeremiah Seller et Charles Price, publié à Londres en 1704, distingue en revanche entre les Bahama islands, les Antilles Islands, qui sont les grandes Antilles (Cuba, Jamaica, Hispaniola et Porto Rico) mais aussi les petites Antilles qui bordent le continent, et les Caribbe Islands, qui sont les petites Antilles orientales, des Vierges à Trinidad. La carte d’Amérique du nord de Delarochette (Londres, c. 1764) applique le terme d’Antilles aux mêmes territoires insulaires, en distinguant entre Great Antilles (Cuba, Jamaïque, Hispaniola, Porto Rico) et Little Antilles (Curaçao, Aruba, Bonaire, Margarita et autres îles proches de la Terre Ferme), les petites Antilles orientales restant désignées Caribbe islands.

Le Dictionnaire géographique de l’Encyclopédie méthodique de Paris, publié en 1789, établira (tome premier, pages 136 -137) que « les Antilles sont des « îles de l’Amérique disposées en forme d’arc, entre la Floride et les bouches de l’Orénoque » et qu’elles « se divisent en grandes & petites Antilles », les grandes étant Saint-Domingue, Cuba, la Jamaïque et Porto-Rico. Cette conception prévaudra par la suite, sous réserve de l’addition fréquente des petites îles proches des côtes du Venezuela, et de l’inclination des britanniques à privilégier le terme de « caribbean islands » à celui d’Antilles.  

 

Les îles Camercanes

 

Humboldt repère l’expression d’îles Camercanes dans une édition de 1624 du Bréviaire géographique de Bertius[18] et dans le récit du carmélite Maurice de Saint-Michel, Voyage des îles Camercanes en Amérique (Paris, 1652).

L’usage est en fait plus ancien, la mention Camercane Insulae figurant, à hauteur des petites Antilles orientales, sur la carte du monde de 1569 de Gerardus Mercator. Jodocus Hondius, pour sa première édition de l’Atlas de Mercator, employait pour sa part en 1606, on l’a rappelé, la formule Antillas alias Camercanae Insulae pour désigner le même groupe de petites îles étagées entre les Vierges et Trinidad. La cartographie hollandaise conservera cette dénomination alternative tout au long du XVII° siècle.

La référence aux îles Camercanes figure dans quelques travaux de cartographie française : dès la fin du XVI° siècle, dans le manuscrit du Grand Insulaire et Pilotage d’André Thevet[19] ; et, par exemple, sur la carte d’Amérique publiée à Paris en 1640 par Jacques Honervogt, ou encore la carte d’Amérique septentrionale de A. Phérotée de la Croix (Paris 1693), où l’appellation d’Isles Antilles ou Camercanes paraît englober les Lucayes et les grandes Antilles. Dans sa présentation de l’Amérique en plusieurs cartes et en divers traités, Nicolas Sanson d’Abbeville, géographe du roi de France, évoque les Isles Antilles ou Camercanes [20].

La mention se voit en Italie, notamment chez Coronelli (carte d’Amérique du nord, Venise 1688). 

L’appellation n’est pas perdue de vue au XVIII° siècle : le Grand dictionnaire géographique et critique de Bruzen la Martinière relève, à propos des Antilles, qu’on les appelle aussi  Caraïbes ou Canibales et qu’« Il y en a qui les appellent aujourd’hui Isles Camercanes »[21]

L’origine de cette désignation aujourd’hui oubliée reste indéterminée. Humboldt évoque un possible apparentement avec une île proche de Cuba, que les Indiens, mais il ne s’agissait pas de Caraïbes, appelaient Camarco ou Camargo, et qui est aujourd’hui connue sous le nom de l’île de la Jeunesse. On ne peut tout à fait exclure l’hypothèse d’une contraction entre la référence, à travers les deux premières lettres, à une désignation d’origine caraïbe, et l’appartenance des îles concernées au nouveau monde « américain ».

 

Les îles du Peru, l'archipelague du Mexique, les Hespérides

 

Les îles des Antilles, en tout ou partie, ont reçu d'autres appellations plus éphémères, fondées sur diverses considérations :

A raison de leur localisation en face des portions de la Terre ferme alors appelées Peru, comprises entre l'isthme de Panama, la forêt amazonienne et les deux océans, et comme elles soumises à la juridiction espagole, André Thevet qualifie d'Isles du Peru les « isles sur l'Océan », notamment l'Espagnole, mais aussi Cuba, la Jamaïque, San Juan et les îles des Canibales[22].

 Certains cartographes, on l'a signalé, évoquent, comme une alternative à l'appellation Antilles celle d'Archipelague du Mexique (voir par exemple L'Amérique méridionale et septentrionale de Nicolas de fer, Paris, 1699).

 Une carte d'Amérique de Nicolas Sanson, publiée par son fils Guillaume à Paris en 1669, désigne les grandes îles des Antilles de l'appellation Hesperides Insulae. L'explication s'en trouve dans l'Atlas d'Amérique (Paris, 1657), où Nicolas Sanson (fils) expose (page 38), après Gonzalo Fernandez de Oviedo, l'historien de la découverte espagnole de l'Amérique[23], sa conviction que l'Espagnole, Cuba et les îles circonvoisines ne sont autres que les îles Hespérides des Anciens (Solin, Pline l'Ancien, Capella). Une présentation similaire se retrouve sur une carte publiée à Padoue en 1699, inspirée de celle de Sanson. Cette vue, critiquée par beaucoup, notamment par Las Casas, pour qui les Hespérides devaient plutôt s'entendre des îles du Cap Vert ou des Açores, était encore partagée au XVIII° siècle par Robert de Vaugongy, dont la mappemonde de 1752 montre les Hespérides aux Antilles.

 

Îles du Vent et Îles Sous le Vent  

 

Dans la cartographie des Antilles se remarquent fréquemment les appellations, ayant généralement la portée de subdivisions, d'îles du Vent et d'îles sous le Vent, ou (espagnol) d'îles Barlovento ou Sottovento, ou encore (anglais) de leeward isands et windward islands. Au désavantage de la clarté des notations, ces qualifications ne sont pas toujours superposables.

Les Espagnols ont, les premiers, introduit la distinction entre las Islas de Barlovento et las Islas de Sottovento. Les premières sont les petites Antilles situées à l'est de l'actuelle mer des Antilles, étagées sur un axe principal nord-sud entre les Vierges et Trinidad, et exposées aux vents alizés venant de l'Atlantique. Les îles Sottovento sont les îles parallèles à la Terre Ferme (Venezula), notamment Margarita, Cubagua, Aruba, Curaçao, Bonaire.

Ces appellations espagnoles se retrouvent sur des cartes françaises, hollandaises, italiennes ou allemandes du XVII° siècle, telles que la carte d'Amérique du nord de Nicolas Sanson (Paris, 1650), la carte des Indes occidentales de Frédéric de Wit (Amsterdam, 1675) ou la carte d'Amérique de Heinrich Scherer (Munich, 1700) ;  parfois en complément de l'appellation en français, pour Barlovento, d'Isles au dessus du Vent (L'Amérique septentrionale, Coronelli, Venise 1688) ou d'Isles du Vent (A. Phérotée de la Croix, 1690), et pour Sottovento, d'Isles sous le vent (Coronelli).

La cartographie du XVIII° siècle conserve la distinction : Covens et Mortier évoquent sur la carte de l'archipelague du Mexique (Amsterdam, 1715), pour les Barlovento, les isles sur le vent ou isles Caribes, les isles sous le vent étant autrement appelées Petites Antilles. Homann Heirs (carte des Iles de l'Amérique, Indes occidentales, Nuremberg, 1740) oppose les îles dites Bar le vento et celles dites Sotto vento, la formule s'accompagant des traductions respectives, et malencontreuses, de sous le vent et dessous le vent, opportunément complétées des mentions en latin supra ventum et infra ventum.

La cartographie française retiendra plus nettement, par la suite, l'opposition entre les îles au-dessus le vent ou îles du vent, et les îles sous le vent (Nicolas de Fer, le golfe de Mexique, Paris, 1717, de Vaugondy, Les Isles Antilles, Paris, 1749, Rigobert Bonne, Carte des Isles Antilles et du golfe du Mexique, Paris, 1782).

Porto Rico et les îles du nord de l'archipel des petites Antilles recevaient parfois, cependant, la désignation d'îles sous le vent (Philippe Buache, carte d'une partie de l'Amérique, Paris, 1740), dans une approche sans doute inspirée de la cartographie anglaise.

Celle-ci, au  XVIII° siècle, divise régulièrement, en effet, les îles Caribes, c'est-à-dire les petites Antilles situées entre Porto Rico et Trinidad, en « Leeward Islands » et « Windward Islands ». Débutant avec les îles Vierges au nord, le groupe des Leeward Islands comprend les îles se succédant en direction du sud, en règle générale jusqu'à la Dominique. La partie sud de la chaîne des petites Antilles, à partir de la Martinique, correspond aux Windward islands. De nombreuses cartes offrent cette présentation. Par exemple, la carte des îles d'Amérique de Thomas Kitchin (London Magazine, Londres, 1762).

Une explication de la distinction est livrée en encart sur la carte des west Indies de Samuel Dunn (Londres, 1774), où il est indiqué que la coutume, pour se rendre aux Antilles, voulait que l'on passe par la Désirade. Le vent sous les tropiques soufflant toujours de l'est, il en résultait que les îles au nord et à l'ouest de la Désirade se trouvaient sous le vent (leeward), celles situées à l'est et au sud étant pour leur part exposées au vent (windward).  

La césure entre leeward et windward islands, cependant, a pu varier, pour des raisons tenant aux changements de juridiction sur les îles concernées, ou encore de routes de navigation. Sur les cartes de Thomas Jefferys, (the Caribbee islands and Guyana, Londres, 1776), l'appellation de leeward islands paraît réservée aux petites îles du nord de l'archipel antillais, et ne pas englober la Guadeloupe et la Dominique.

Les cartes anglaises, par ailleurs, mentionnent les leeward islands des Espagnols, qui sont les petites Antilles proches des côtes du Venezuela.

La distinction entre Leeward Islands et Windward Islands se retrouve parfois dans la cartographie anglaise moderne, avec la signification héritée du XVIII° siècle. Elle se sépare alors de l'approche française, espagnole ou hollandaise, où les petites Antilles des Iles Vierges à Trinidad sont dites îles au vent, les îles sous le vent étant celles qui  bordent la côte vénézuelienne. Pour ces dernières, la langue anglaise préfère le terme de Leeward Antilles à celui de Leeward Islands.

De façon plus générale, la cartographie anglo-saxonne contemporaine privilégie désormais, pour la présentation des Antilles, Grandes (Greater) comme Petites (Lesser), leur appartenance commune à la mer Caraïbe (Caribbean sea) qui, entre océan atlantique et golfe du Mexique, occupe l'espace précisément délimité par une succession d'îles dont les appellations variées témoignent d'un passé riche de cultures plurielles et d'influences croisées.

 



[1] Cf. Philip D.Burden, The Mapping of North America, I, 229, Raleigh Publications, Hong Kong 1996. Les références à la cartographie des Antilles des XVI° et XVII° siècles, dans la présente étude, trouvent le plus souvent leur source dans cet ouvrage, en deux volumes.

[2] Théa Picquet, Voyages d’un Florentin : Giovanni da Verrazzano (1485-1528), Cahiers d’études romanes, 3-1999, 41-80, n° 58

[3] Tome 1, p. 442

[4] Cf. http://www.myoldmaps.com/renaissance-maps-1490-1800/328-johannes-schoner-globes/328-shoner-globes.pdf

[5] Pages 11 et 12

[6] V. Van Linschoten, op. cit., page 12

[7] Edition Paris, 1683

[8] Reproduite au pied du présent texte

[9] Reproduite en tête du présent texte

[10] Tome 1, page 442

[11] Alexandre de Humboldt, Examen critique de l’histoire de la géographie du nouveau continent, Gide, Paris, 1837, tome II, page 198

[12] Jean et Raoul Parmentier, Le discours de la navigation, publié par Ch. Schefer, Paris, 1883, page 14.

[13] Burden, I, 150. Sur le terme de Camercanae, voir infra.

[14] Description de l’Amérique, Amsterdam 1638, préc. p. 8

[15] Cf. la carte d’Arnoldus Florentius insérée en tête de l’ouvrage.

[16] Tome 1, page 442

[17] Augsbourg, 1730

[18] Alexandre de Humboldt, Examen critique.. préc., tome II, page 200 ; P. Bertii, Breviarium totius orbis terrarum, éd. Francfort 1640, page 61.

[19] n° 67 du catalogue dressé par Mireille Pastoureau, Les Atlas français XVI° - XVII° siècles, Bibliothèque Nationale, Paris 1984, p. 489

[20] Éd. Paris 1683, page 35. La première édition a été réalisée en 1657. 

[21] Tome 1, p. 442

[22] Les Singularités.., chapitre 71, page 139.

[23] Historia general y natural de las Indias, 1535 et s. 

Pieter Goos, Caribes Eylanden, Amsterdam 1666, Sanderus maps
Pieter Goos, Caribes Eylanden, Amsterdam 1666, Sanderus maps