Des Caraïbes noirs aux Garifuna

 

 

Visitant l’île de Saint-Vincent en septembre 1700, le R.P. Labat y voit « le centre de la République Caraïbe »[1]. Il observe que « Outre les Sauvages, cette Isle est encore peuplée d’un très-grand nombre de Nègres fugitifs », avoue ne pas savoir ce qui a porté les Caraïbes à les recevoir parmi eux et « à les regarder comme ne faisant qu’un même peuple ». Ce dont, selon Labat, les Caraïbes se repentent, « car le nombre des Nègres s’est tellement accru… qu’il surpasse de beaucoup celui des Caraïbes, de sorte qu’ils les ont contraints de partager l’île avec eux et de leur céder la Cabesterre ». Labat évoque ensuite « l’enlèvement fréquent des femmes et des filles des Caraïbes par les Nègres », pour lesquels l’illustre missionnaire dominicain ne nourrit à l’évidence aucun préjugé favorable, sans toutefois en envisager les conséquences en termes de métissage.

 

L’expression de Caraïbes noirs (Black Caribs), appliquée à une communauté identifiée sur l’île de Saint-Vincent, apparaît dans le courant du XVIII° siècle.

 

Elle se rencontre dans le récit que fait de son Voyage aux Antilles et à l’Amérique méridionale commencé en 1767 et fini en 1802 le médecin et naturaliste français Jean-Baptiste Leblond[2]. Ce personnage non-conformiste, que révolte l’esclavage, expose comment, en juin 1767, cinq mois après son arrivée à la Martinique, il quitte la rade de Saint-Pierre à bord de la pirogue de « caraïbes noirs » venus vendre des carottes de tabac, et repartant pour leur île de Saint-Vincent, que Leblond entendait visiter. Dans le chapitre IX de son ouvrage, consacré à un « Aperçu historique sur les caraïbes noirs de St Vincent », il fait la distinction entre les « Caraïbes rouges », que sont les Indiens non métissés, et les « Caraïbes noirs », communauté particulière empruntant à deux héritages, l’africain et l’amérindien.

 

Racontant ses campagnes de 1795, lorsqu’il était officier d’état-major, aux côtés des Caraïbes de Saint-Vincent en guerre contre les Britanniques, Alexandre Moreau de Jonnès évoque à son tour « les deux grandes peuplades de l’île : les Caraïbes rouges et les Caraïbes noirs », regardant comme fausse l’idée selon laquelle ces derniers auraient pour origine des esclaves nègres échappés des colonies voisines, pour leur trouver « les traits des Abyssins »[3].

 

Les Black Charaibs sont clairement identifiés, de même, par leurs adversaires, en particulier par William Young, qui fut gouverneur de la Dominique en 1770, avant de rejoindre Saint-Vincent pour y défendre ses domaines contre les prétentions des Caraïbes noirs[4].

 

L’origine des Caraïbes noirs de Saint-Vincent est controversée. Il est couramment avancé qu’au XVII° siècle, à la suite du naufrage d’un, ou de plusieurs, navires de traite négrière, des esclaves rescapés auraient été recueillis par les Indiens de Saint-Vincent. L’évènement serait intervenu en 1635, ou encore entre 1664 et 1670. D’autres chercheurs soutiennent que la plupart des Africains parvenus à Saint-Vincent étaient en fait d’anciens esclaves venant d’autres îles de la Caraïbe, notamment de la Barbade et de Sainte-Lucie, et qui avaient réussi à s’enfuir. Les deux explications ne sont pas exclusives l’une de l’autre.

 

Les rapports entre Caraïbes et Africains présents à Saint-Vincent font également l’objet de discussions : les seconds sont présentés, selon les points de vue, comme les hôtes des premiers, ou comme leurs esclaves, du moins dans un premier temps. Les conditions du métissage, consenti ou forcé, à l’origine des Caraïbes noirs, sont également débattues.

 

Il paraît en tout cas assuré qu’au XVIII° siècle, co-existent à Saint-Vincent, d’une part des « Caraïbes rouges » (désignés « yellows » par les Anglais) et d’autre part des « Caraïbes noirs ». Dès le début du siècle, les seconds ont leur habitat sur la côte au vent, à l’est de l’île, les premiers sur la côte sous le vent.

 

Un autre point d’accord, à propos des Caraïbes noirs, concerne la prépondérance, dans la culture propre qu’ils ont développée, des éléments empruntés aux Caraïbes initialement présents dans la région. Cette caractéristique concerne le langage qu’ils employaient, dérivé de langues amérindiennes où prévalait l’arawak, en usage chez les femmes caraïbes en charge de l’éducation des enfants, et qui, suivant une opinion courante, parlaient une langue différente de celle utilisée par les hommes[5]. Pour l’essentiel, leurs façons de vivre (habitat, cuisine, boisson, festivités, etc.) étaient également celles des Caraïbes[6].

 

Les Caraïbes noirs se sont illustrés, dans la deuxième partie du XVIII° siècle, à l’occasion des guerres qu’ils ont livrées aux Anglais à Saint-Vincent.

 

Bien que revendiquée par la couronne britannique dès 1627, puis régulièrement visitée, et même en partie habitée, par des colons européens, notamment français, l’île de Saint-Vincent a longtemps compté au nombre des quelques îles regardées comme neutres, en ce sens qu’elles étaient abandonnées par les puissances européennes aux Indiens caraïbes, chassés de la plupart des autres Petites Antilles.

 

Un « traité de paix avec les sauvages pour les français de la Martinique », conclu à Basse-Terre (Guadeloupe) le 31 mars 1660[7] en disposait ainsi. Les nations française et anglaise promettaient de ne jamais habiter les deux îles de Saint Vincent et de la Dominique, qui désormais seraient aux Caraïbes. Promesses qui ne furent pas toujours exactement tenues. À partir de 1719 se remarque en tout cas une présence plus significative de colons français sur une partie de l’île.

 

Le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748, en écartant la reconnaissance de toutes les conquêtes faites pendant la guerre de Succession d’Autriche, y compris aux Indes occidentales, permettait à Saint-Vincent, dont les Français avaient pris résolument le contrôle en 1744, de retrouver sa situation d’île neutre.  

 

Par le Traité de Paris conclu en 1763 entre la France et l’Angleterre, qui mettait un terme à la guerre de Sept Ans, le roi de France cédait cependant à sa Majesté Britannique les Isles de la Grenade et des Grenadines, et prévoyait un partage des îles appelées neutres par lequel Saint Vincent, la Dominique et Tobago restaient à la Grande Bretagne tandis que Sainte Lucie était remise à la France (article 9).

 

À Saint-Vincent, ces dispositions ouvraient la voie à l’attribution de terres à des colons anglais, dans des conditions contestées par les Caraïbes, qui sont à cette époque, très majoritairement, des Caraïbes noirs. Il en résulta la première guerre caraïbe, achevée en 1773 par la conclusion d’un traité délimitant le territoire laissé aux Caraïbes[8]. La délégation venue signer l’accord de paix au camp Macaricau était dirigée par le chef des Caraïbes noirs Joseph Chatoyer.

 

Pendant la guerre d’Indépendance des États-Unis, les Caraïbes noirs assistaient dans leur lutte contre l’Angleterre les troupes françaises, qui reprirent quelque temps le contrôle de Saint-Vincent. Mais les traités de paix de 1783 replaçaient Saint-Vincent sous la souveraineté britannique.

 

La Révolution française vint rendre aux Caraïbes l’espoir de retrouver leur liberté. En 1795, Joseph Chatoyer déclarait partager les principes républicains et reprenait les armes contre les Anglais. Depuis la Guadeloupe, Victor Hughes venait en aide aux rebelles de Saint-Vincent, et leur dépêchait vivres, armes et combattants, au nombre desquels figurait Louis Delgrès qui, quelques années plus tard, choisirait à la redoute du Matouba le sacrifice suprême plutôt que le retour des siens à l’esclavage. Ces appuis ne suffirent pas à empêcher les troupes anglaises, appuyées par des renforts venus de Martinique, de remporter la seconde guerre caraïbe. Chatoyer tué, les Caraïbes noirs furent contraints à la reddition.

 

Les britanniques déportèrent cinq mille d’entre eux sur l’île de Baliceaux, aux Grenadines. En avril 1797, les deux milliers de survivants furent débarqués sur Roatan, l’une des îles de l’archipel des Islas de la Bahia, proches de la côte nord du Honduras. Peu de temps après, ils furent accueillis par les Espagnols et purent librement s’établir sur le littoral comme pêcheurs, agriculteurs, ou encore s’enrôler dans la milice du port de Trujillo, où ils retrouvèrent un certain nombre de soldats noirs qui avaient combattu, avec Jean-François et Biassou, aux côtés des troupes espagnoles de Saint-Domingue[9].

 

Depuis le Honduras, les Caraïbes noirs essaimèrent vers ce qui est aujourd’hui le Bélize, mais aussi vers le Guatemala et le Nicaragua. Leurs descendants étaient, au début du XXI° siècle, 200.000 au Honduras, 15.000 au Bélize, 5.000 au Guatémala et 2000 au Nicaragua, mais il s’en trouvait aux États-Unis un nombre équivalent au total de ces composantes caribéennes[10].  Depuis la deuxième moitié du vingtième siècle, ils se sont retrouvés dans l’appellation commune de Garifuna, et entendent affirmer, par-delà leur caractère de peuple transnational, leur spécificité culturelle, celle d’un peuple afrodescendant toujours en construction, sachant associer les héritages africain et amérindien.

 

La langue, la danse et la musique des Garifuna ont été inscrites sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité[11].

 

 

 



[1] Jean-Baptiste Labat, Nouveau Voyage aux Isles de l’Amérique, à Paris, rue St Jacques chez Guillaume Cavelier, tome 4, 1722, in-8 p. 442.

[2] Paris, 1813

[3] A. Moreau de Jonnès, Aventures de guerre au temps de la République et du Consulat. Tome 1, Pagnerre, Paris, 1858

[4] Young, William 1795 An Account of the Black Charaibs in the Island of St. Vincent's. London : J. Sewell, and Knight and Triphook, 1795

[5] Pour une étude détaillée du langage pratiqué par les Caraïbes noirs, v. Paula Prescod et Adrian Fraser, A Demolinguistic Profile of St Vincent and the Grenadines or a Successful Attempt at Linguistic Disenfranchisement, Anthropos Institute, http://jstor.org/stable/40466867

[6] V. par ex., le chapitre X de l’ouvrage précité de J-B Leblond, où l’auteur renvoie (p. 179), pour la description détaillée des usages des Caraïbes, aux descriptions du R.P. Dutertre, sous la réserve que « les Caraïbes noirs… étant très certainement d’origine africaine, il paraît vraisemblable que les usages de ceux-ci ont dû s’altérer par leur mélange avec ceux des Caraïbes rouges, mais non pas se dénaturer tout-à-fait ». Il reste que les comportements décrits par Leblond, notamment au sujet de la consommation de boissons alcoolisées faites de manioc fermenté, rappellent ceux des Caraïbes des Petites Antilles au début du XVII° siècle, tels que rapportés dans le Journal de « l’Anonyme de Carpentras » (cf. J-P Moreau, Un flibustier français sans la mer des Antilles, Payot 1994).

[7] Traité conclu entre d’une part une coalition de propriétaires français et anglais des Petites Antilles, représentée par Charles Houel et d’autre part quinze chefs caraïbes représentés par le R.P. de Beaumont.

[8] Cf. la carte de Wyld de 1776, citée dans l’entrée du présent site : La destinée des Indiens caraïbes dans les cartes marines anciennes

[9] V. Nicolas Rey, Caraïbes noirs et "negros franceses" (Antilles/Amérique centrale) : le périple de Noirs "révolutionnaires", Nuevo Mundo Mundos Nuevos, 2005

[10] V. Carlos Agudelo, Les Garifuna. Transnationalité territoriale, construction d’identités et action politique. Revue Européenne des Migrations Internationales, 2011 (27) 1 pp. 47-70

[11] Cf. Inscription 3. COM 1 de 2008