Les mystères du détroit d'Anian

 

De nos jours, les hommes parviennent en général à s’expliquer leur situation par rapport à leur environnement cosmique immédiat. Plus personne ne doute que la Terre tourne autour du Soleil, que la Lune est un satellite de la première, et que l’une et l’autre sont des éléments du système solaire. De plus avertis savent que celui-ci appartient à une galaxie dite la « Voie lactée ». Il se confirme que d’autres planètes, dont certaines pourraient abriter la vie, sont en orbite autour d’étoiles appartenant à la même galaxie, ou à d’autres. Pour autant, le « monde connu » reste encore bien limité, dans un univers aux contours incertains. On en connaît à peu près la date de naissance, celle d’un « big-bang » depuis lequel l’univers serait en expansion. Sans doute, mais dans quoi ?, s’interroge naïvement le profane. 

 

Il fut un temps où le questionnement de l’humanité s’appliquait à un entourage plus immédiat. Hors la conscience d’appartenir à une planète, supposant la conception et la validation d’un système cosmographique, il s’est d’abord agi de reconnaître le voisinage, repoussé aussi loin que possible,  afin de savoir en quoi consistait la terre où vivaient les hommes, et quel en était le dessin.

 

L’idée suivant laquelle la terre est ronde est, à vrai dire, assez ancienne. Pythagore, Aristote, la concevaient déjà comme une sphère. Eratosthène, le bibliothécaire d’Alexandrie, lui attribuait au III° siècle avant Jésus-Christ une circonférence de 41.250 km, très proche de celle aujourd’hui constatée. Sur la base de calculs plus approximatifs, Ptolémée élaborait au II° siècle une carte du monde où les lieux étaient situés en fonction de leur longitude et leur latitude, déterminées au regard du dispositif de parallèles et de méridiens imaginé par Hipparque (190-125 av. J-C).

 

Longtemps égarés, les travaux géographiques de Ptolémée devaient être utilisés par les géographes arabes, tels qu’Al Idrisi, avant d’être redécouverts par l’Occident latin, puis largement reproduits à partir du XV° siècle.

 

Dessiné en tenant compte de la sphéricité de la Terre, à la façon des projections utilisées par Ptolémée, ou simplement exposé sur un disque plat, le monde connu des anciens n’a longtemps représenté qu’une partie minime de ce qui occupe effectivement la surface du globe. Jusqu’à la fin du XV° siècle, les mappemondes montrent un écoumène, autrement dit ce que l’on croyait être l’ensemble des régions habitées du monde, se limitant aux continents d’Europe, d’Asie et d’Afrique, décrits avec une précision et une exactitude variables. Dès Eratosthène, il est entendu que les régions habitées correspondent largement aux zones tempérées, comprises entre la région équatoriale, ou canicule, et les calottes polaires.

 

Le monde inconnu, supposé inhabité, est regardé, pour l’essentiel, comme un espace aquatique. Les premières sources littéraires grecques évoquent, avec Homère, un monde ceinturé d’un fleuve dont les eaux reviennent inlassablement à leur point de départ. Elles sont à l’origine d’une conception de l’océan environnant que l’on retrouve dans les représentations du monde chez les cartographes grecs, Strabon ou Ptolémée, puis arabes, ainsi que dans la plupart des productions latines de la fin du Moyen Âge. Sur les mappemondes anciennes, l’écoumène est, selon le cas, entouré d’un liseré bleuté figurant l’étendue marine (voir par exemple la carte du monde d’Al Idrisi, c. 1154, ou celle de Fra Mauro, de 1459), ou plus nettement inséré dans des espaces marins de vaste dimension (v. le planisphère d’Albertin de Virga, c. 1411).

 

La double conviction de la sphéricité de la terre, et d’un environnement maritime pour toutes ses régions habitées, ne pouvait manquer de conduire, dès lors qu’était assuré un progrès suffisant des techniques de navigation, à la recherche de nouvelles voies de communication entre les différentes parties du monde connu. Dans l’ignorance du continent américain, et sur la foi d’une évaluation minorée de la distance séparant les côtes occidentales de l’Europe des côtes orientales de l’Asie, Christophe Colomb se croyait ainsi fondé à s’en aller quérir les épices des Indes et l’or de Cipango (aujourd’hui le Japon) en naviguant vers l’ouest depuis les Canaries.

 

D’autres, à la même époque, pensaient plus judicieux de rechercher plus au nord l’itinéraire, nécessairement plus court, permettant de joindre l’Europe à l’Asie. Nul besoin, à ce moment, d’imaginer un quelconque détroit : si toute l’Eurasie était ceinturée de mers, la navigation au nord-ouest depuis Lisbonne, Bristol ou Dieppe devait logiquement conduire au Japon ou à la Chine plus vite qu’en empruntant les routes qui, situées à des latitudes plus basses, étaient aussi plus longues.

 

Les découvertes de Colomb, cependant, venaient compliquer la question des routes maritimes vers l’Asie. Le navigateur génois était convaincu d’avoir touché, en 1492, des terres appartenant au continent asiatique. Ce point de vue fut partagé par d’autres, après même que l’appellation d’Amérique fut donnée aux lieux nouvellement abordés, en 1507, par Martin Waldseemüller. Atteindre l’Asie depuis l’Europe, sans avoir à contourner les terres nouvelles supposait qu’elles ne forment pas un continuum avec le continent dont elles étaient censées dépendre. Il fallait alors imaginer un détroit donnant accès aux espaces océaniques que bordent les côtes du Japon et de la Chine.

 

Giovanni Caboto, pour le compte du roi d’Angleterre, Gaspar Corte Real, pour celui du Portugal, cherchaient au nord, dès l’extrême fin du XV° siècle et au tout début du XVI°, le passage qui donnerait accès à l’Asie sans avoir à traverser les océans dans leur plus grande largeur, ou à contourner l’Afrique par le sud. Un détroit naturel fut recherché, sans succès, par Colomb lui-même, puis par des navigateurs espagnols, du côté de l’isthme de Panama, d’où Vasco Nuñez de Balboa aperçut en 1513 l’océan Pacifique. En 1520, Magellan trouvait un passage vers celui-ci, mais beaucoup plus au sud.

 

Lorsqu’il fut établi que « L’Amérique » constituait bien un continent à part entière, bordé à l’est par l’océan Atlantique et à l’ouest par l’océan Pacifique, longtemps appelé la mer du Sud, au-delà de laquelle, seulement, pouvaient être atteintes les côtes asiatiques, se posait inévitablement la question de l’articulation entre le « nouveau monde » et l’ancien. L’Asie et l’Amérique se rejoignaient-elles dans les régions arctiques, ou étaient-elles séparées par un espace marin ?

 

Sans doute par l’effet persistant de la conception d’un monde connu ceinturé d’eau, ou pour des raisons que l’on ignore, pouvant inclure le rapport d’anciennes navigations, la conviction fut immédiatement forte, et persistante, chez les marins, que l’Asie pouvait être atteinte par le nord, au travers d’un détroit la séparant de l’Amérique.

 

Encouragée par les puissances européennes intéressées par un libre accès aux richesses de l’Orient, la recherche du détroit fut d’abord poursuivie dans la direction, celle du nord-ouest, à l’origine empruntée par Giovanni Caboto, puis  Gaspar Corte Real. Caboto, qui l’avait inaugurée en 1496, disparut en voulant renouveler la tentative, en 1498. Son fils Sebastian en fit de nouvelles, en 1508 et 1509. Aux initiatives appuyées par l’Angleterre et le Portugal succédèrent celles inspirées par la France, Giovanni da Verrazzano, puis Jacques Cartier, recevant mission du roi François 1er de trouver le chemin de l’Asie en longeant vers le nord les côtes atlantiques de l’Amérique. Après eux, Hudson, et bien d’autres navigateurs, partirent à leur tour à la recherche du « passage du nord-ouest ». Leurs efforts rencontraient cependant l’obstacle infranchissable de la barrière des glaces, les navigations se concluant seulement de progrès apportés à la géographie de l’Amérique du nord, ou le cas échéant d’établissements sur les terres nouvelles découvertes, Terre-Neuve ou Canada.

 

Sébastian Caboto et, après lui, Barentsz, Hudson, et d’autres, entreprirent de chercher le passage, non plus en longeant les côtes américaines, mais en naviguant depuis la Scandinavie en direction de la Sibérie. La quête du « passage du nord-est » aboutit aux mêmes résultats que celle qui l’avait précédée.

 

L’espagnol Francisco de Ulloa, qui explorait en 1539 les côtes occidentales du Mexique d’aujourd’hui pour le compte d’Hernan Cortès, pensait pour sa part trouver le passage menant de la mer du sud à l’océan Atlantique au fond du golfe de Californie. Cet espoir, non couronné de succès, devait inspirer une représentation cartographique durable, où la Californie se voyait comme une île.

 

A propos du dessin des continents aux alentours du cercle polaire, les cartographes, précisément, étaient partagés. Le planisphère de Waldseemuller, publié à Saint-Dié-des-Vosges en 1507, et qui porte la première mention du mot America, reste fidèle à la  conception de l’océan environnant héritée de Ptolémée, et montre les terres nouvellement découvertes entourées d’espaces marins qui les tiennent à bonne distance de l’Eurasie. D’autres géographes conçoivent au contraire un nouveau monde solidement arrimé à l’ancien : le cartographe vénitien Giacomo Gastaldi publie en 1546 l’Universale, un planisphère ovale où la partie septentrionale de l’Amérique est reliée à l’Asie. En 1531, le cartographe français Oronce Fine avait représenté une carte du monde où l’unité des masses continentales de l’hémisphère nord était encore plus marquée.

 

D’autres dessins, cependant, évoquent une séparation entre les mondes ancien et nouveau. En 1538, était publié à Bâle un atlas reprenant la Polyhistor de Caius Julius Solinus et Pomponius Mela, contenant une carte où se voyait, à l’est de l’Asia major, au-delà d’un assez vaste espace maritime, une Terra incognita correspondant sans doute à la côte nord-ouest de l’Amérique. La même année, Gérard Mercator publiait à Louvain une petite carte du monde en projection à forme de double cœur présentant l’Amérique et l’Asie comme deux continents distincts. La carte du nouveau monde présentée en 1540 par Sebastian Münster montrait de même un continent américain nettement détaché de l’Asie orientale. Michele Tramezzino, en 1554, puis Antonio Floriano en 1555, produisaient à Venise des cartes du monde reprenant une conception similaire.

 

Les points de vue vont se rapprocher à partir des années 1560. Giacomo Gastaldi expose en effet dans une brochure publiée à Venise en 1561 par Matteo Pagano qu’en fait, l’Amérique est un continent séparé de l’Asie par un étroit passage maritime qu’il désigne « détroit d’Anian », en référence à l’appellation d’une province de Chine, mentionnée par Marco Polo dans le Devisement du Monde. Les récits du voyageur vénitien du XIII° siècle étaient ainsi sollicités pour éclairer la cartographie postérieure à la découverte de l’Amérique. Le point de vue nouveau de Gastaldi devait être illustré par une carte d’Amérique au dessin différent de celui de l’Universale de 1546, mais le document ne put être joint à la brochure. D’autres cartographes vénitiens, en revanche, Paolo Forlani en 1565, puis Bolognino Zaltieri en 1566, faisaient bientôt apparaître le streto de Anian séparant l’Asie de l’Amérique. Tomaso Porcacchi reprenait un dessin comparable dans sa mappemonde de 1572, le détroit avoisinant la province d’Anian, située, comme dans les représentations de Forlani, à l’extrémité orientale de l’Asie.

 

Cette approche de la géographie des continents, comme la désignation du bras de mer faisant de l’Amérique un continent à part entière, allaient être consacrées dans les ouvrages des principaux cartographes des autres nations. Gérard Mercator faisait figurer le streto de Anian dans sa grande carte du monde de 1569, la région d’Anian (« Anian Regnum ») étant toutefois localisée côté américain. Une présentation comparable se retrouvait sur la mappemonde (typus orbis terrarum) figurant dans le célèbre Theatrum Orbis Terrarum publié par Abraham Ortelius en 1570, comme dans les éditions nouvelles de la mappemonde dessinée pour la première fois en 1544 par Sébastian Münster, ou encore dans la carte du monde découvert et illustré de notre temps du Français André Thevet (Paris, 1575).

 

Reprenant une convention désormais largement partagée, y compris par les cartographes italiens (Mazza, Botero, Rosaccio, Magini, Rughesi), l’illustre géographe flamand Willem Blaeu décrit à son tour, au début du siècle suivant, une Amérique séparée de l’Asie par «el streto d’Anian», situé entre la partie la plus orientale de l’Asie et la partie la plus septentrionale de l’ouest américain, désignée « Anian Regnum » (Nova Totius Terrarum Orbis Geographica, 1601). La cartographie flamande du XVII° siècle (outre Blaeu, Bertus, Janssonius, Hondius, Visscher) reprend largement ce dispositif, que l’on retrouve chez des cartographes français tels que Nicolas Picart (La nouvelle description de l’Amérique, Paris, c. 1651) ou Nicolas Sanson (Mappemonde ou carte générale du monde, 1651). Pierre Duval, commettant à son tour l’erreur, de son temps largement répandue, de regarder la Californie comme une île, loge pour sa part le détroit d’Anian au sortir de la « mer Vermeille » séparant de cette île prétendue le continent nord-américain (carte du Nouveau Mexique, Le Monde terrestre, Paris, 1660).

 

Soucieux d’une approche plus rigoureuse des réalités géographiques, et conscients des lacunes persistantes dans la connaissance du monde, notamment au regard des régions avoisinant les cercles polaires, les cartographes du début du XVIII° siècle sont plus prudents, ou hésitants, dans leurs représentations des espaces septentrionaux où l’Asie et l’Amérique sont censées se rapprocher. A la manière de Ramusio qui, au siècle précédent, dans sa carte universelle de la partie du monde récemment retrouvée (1556), s’en tenait à laisser en blanc les espaces américains au-delà du cercle arctique, et pour partie en deçà, beaucoup se gardent de décrire ces régions, ou évoquent la présence en ces lieux de Terres Inconnues. La mappemonde présentée par Hubert Jaillot, publiée par Covens et Mortier à Amsterdam en 1721, mentionne que de fortes conjectures permettent de croire à la possibilité de communiquer de la mer du Nord (Atlantique) à la mer du Sud (Pacifique) par le détroit d’Anian, les Terres d’Anian étant alors placées du côté de l’Asie, ajoutant toutefois que personne n’a encore navigué dans le détroit ou n’en a même reconnu les entrées. Dans l’ignorance de la consistance des Terres inconnues (ou «Terres de Jesso »), la jonction terrestre des continents asiatique et américain n’est pas exclue.

 

Quelques années plus tard, il faut se rendre à l’évidence : Béring a franchi en 1728 le détroit qui, entre le Pacifique et la mer arctique, sépare la Russie asiatique de l’Amérique. Les éditeurs d’Amsterdam, Jean Covens et Corneille Mortier, publient vers 1745 une mappemonde de De L’Isle faisant état de cette découverte, qui réglait en principe la question des rapports entre l’ancien et le nouveau monde. Les représentations cartographiques ultérieures prennent en compte l’existence du détroit reconnu par Béring, la carrière du détroit d’Anian n’étant pas toutefois entièrement achevée : Robert de Vaugondy, ainsi, publie à Paris en 1778 une mappemonde où se voient le détroit de Béring, séparant la Sibérie de l’Amérique au nord des îles Aléoutiennes, mais aussi le détroit d’Anian, venant enfoncer un coin, à vrai dire sans issue, dans une région dite Anian logée à l’ouest de l’Amérique septentrionale. Hommage, sans doute, à un fourvoiement du passé.

 

Le « détroit d’Anian », présent pendant plus de deux siècles dans la cartographie européenne, est énigmatique à plusieurs points de vue.

 

L’origine du terme, d'abord, a donné lieu à discussion. Pour certains, le détroit d’Anian est le nom donné au XVI° siècle par les espagnols au passage du nord-ouest, ou à l’une de ses variantes, le terme désignant alors la liaison supposée entre la Basse Californie et le golfe du Saint-Laurent. Mais cette présentation ne recouvre en fait que l’un des usages du terme, fondé sur l’opinion erronée selon laquelle la Californie était une île.

 

Selon Malte-Brun, le nom de détroit d’Anian aurait été imposé par Gaspard Corte-Real, ce navigateur portugais qui, après Jean et Sébastien Cabot, aurait reconnu les côtes de l’Amérique septentrionale et côtoyé le Labrador jusqu’à un détroit, peut-être celui d’Hudson, qui semblait promettre une route nouvelle pour les Indes. (Précis de la Géographie universelle, Tome premier, Berthot, Ode, Wodon, etc., Bruxelles, 1829, livre vingt-deuxième, page 214). Mais rien n’indique que l’expression de détroit d’Anian était en usage à Lisbonne au début du XVI° siècle.

 

Il apparaît bien, en fait, que la première mention du « détroit d’Anian » soit celle, précédemment évoquée, faite par Gastaldi en 1561. Sa représentation cartographique apparaît dans les cartes vénitiennes des années suivantes, très vraisemblablement inspirées de ses propres travaux (voir George E. Nunn, Origin of the Strait of Anian concept, Philadelphia 1929). Le rapport entre le détroit identifié par Gastaldi et les récits de voyage de Marco Polo ne fait guère de doute, même si le géographe vénitien n’y faisait pas expressément référence : Gastaldi avait, dans les années précédentes, collaboré à la nouvelle édition du Livre de Marco Polo préparée par Ramusio pour le second volume des Navigationi et Viaggi, publié en 1559, après la disparition de l’illustre géographe. Cette édition comportait la mention, qui ne figure pas dans toutes les versions du Devisement du Monde, d’une province d’Ania, qui est vers le soleil levant.

 

La vrai question, cependant, n’est pas tant celle de l’origine de l’appellation du détroit, que de la représentation donnée de celui-ci par les géographes vénitiens qui, les premiers, en ont fait état. Le mystère du détroit tient à l’inexplicable pertinence de sa localisation, telle qu’elle se voit sur la carte de l’Amérique du nord publiée par Zaltieri en 1566, au regard de ce que nous enseigne la géographie moderne à propos des confins de l’Asie et de l’Amérique.

 

Par eux-mêmes, les passages du Devisement du monde où Marco Polo évoque une province d’Anian, ou expose, en des termes tout sauf précis, ce qui peut bien se trouver dans les mers d’Asie, ne suffisent évidemment pas à justifier le dessin, au nord du Japon, d’un étroit passage maritime, très exactement entre l’extrémité orientale de l’Asie et la partie la plus septentrionale de l’Amérique. Là où, aux détails près des ajustements justifiés par les progrès de la science, devait être découvert en 1728 le détroit de Béring. Les Vénitiens, dans les années 1560, non seulement montrent une Amérique séparée de l’Asie, mais en exposent le comment avec une justesse qui ne se retrouvera pas dans bien des travaux ultérieurs.

 

Les errements des cartographes, à propos du dessin des régions arctiques, ont largement tenu, semble-t-il, à la confusion durablement entretenue entre la question du « détroit » et celles des « passages ». La première a d’abord trait au point de savoir si l’Asie et l’Amérique sont des continents séparés. Les marins ont assez tôt partagé cette opinion, confirmée par la cartographie vénitienne dans les années 1560. Cette conviction a cependant nourri la recherche des « passages » qui, depuis l’Europe, ou la côte est américaine, permettraient d’accéder aux richesses de l’Asie sans avoir à contourner l’Afrique ou le cône sud-américain. Les conditions climatiques des régions arctiques dressaient toutefois un redoutable obstacle à l’identification de ces passages, au point que, dans la seconde moitié du XVIII° siècle, certains navigateurs en sont venus à  à douter de la véracité des découvertes de Béring.

 

Le fait est que, dans la période allant du XV° siècle à la fin du XIX°, qui correspond à ce que les climatologues désignent comme le « petit âge glaciaire », il était de l’ordre de l’impossible, a-fortiori en l’absence de brise-glaces, de joindre l’océan Pacifique et les côtes d’Asie depuis l’Atlantique, que ce soit par une route maritime du « nord-ouest », entre Groenland et Canada, ou par une route du « nord-est », en longeant les côtes sibériennes. Dans ces conditions, il était exclu de reconnaître, à partir de l’Europe ou de la côte atlantique de l’Amérique, le détroit franchi par Béring en 1728. 

 

Un détroit étonnamment similaire, le « streto de Anian », figure pourtant sur les cartes vénitiennes des années 1560. Sa ressemblance avec la découverte de Béring faisait dire en 1752 au géographe du roi de France, Philippe Buache, à propos du « détroit d’Anian », que l’on «est fort porté à croire qu’il est le même que celui qui se trouve entre la partie la plus orientale du nord de l’Asie et la plus occidentale de l’Amérique ». Les rapporteurs du propos ajoutaient que « L’on aperçoit que le détroit d’Anian tombe précisément dans l’endroit où est le détroit que les russes ont franchi à l’orient du Kamtchatka » et que « Il y a lieu de croire, que les anciens Géographes avaient plus de connaissances de ces parties que nous n’en avons, mais que les mémoires sur lesquels ils ont travaillé étant venus à se perdre, nous avons dans la suite retranché toutes ces terres, faute de preuves de leur existence, et les regardant mal à propos comme supposées par les Anciens » (Journal des Savants, décembre 1753, page 870).

 

La thèse de la coïncidence entre la réalité géographique et l’imagination des cartographes vénitiens de la seconde moitié du XVI° siècle paraissant difficile à défendre, se pose alors la question de savoir d’où venait la science des Gastaldi, Forlani ou Zaltieri. Au-delà des écrits de Marco Polo contenus dans le Devisement du Monde, qui ne peuvent par eux-mêmes constituer la source d’un tel savoir, d’autres documents, relatifs à des voyages que le vénitien aurait accomplis sans les avoir consignés dans son célèbre recueil, sont proposés à l’explication de l’apparition à Venise du « détroit d’Anian » à partir de 1560. La « carte au bateau » détenue par la Bibliothèque du Congrès à Washington établirait que Marco Polo aurait lui-même, au XIII° siècle, reconnu le détroit.

 

Le roman Les voyages de Suleimane se fait l’écho de cette hypothèse, en attribuant les mérites de la découverte de l’Amérique au marchand syrien en compagnie duquel le voyageur vénitien aurait navigué dans les mers arctiques. Il est hautement vraisemblable qu’une navigation de Marco Polo jusqu’à l’Alaska relève, elle aussi, de la fiction romanesque.

 

Il demeure que si le détroit dit aujourd’hui de Béring pouvait être, dans les temps anciens, reconnu par des navigateurs, ceux-ci ne pouvaient guère provenir que de deux directions :

 

Soit depuis la partie de la Sibérie la plus proche du détroit, navigable l’été : parcours que suivit le cosaque Semen Dejnev en juillet 1648, en joignant avec sept navires l’embouchure de l’Anadyr depuis le fleuve Kolyma après avoir longé la péninsule de Tchoutchkie et franchi Béring, officiellement découvert au siècle suivant.

 

Soit depuis la « mer du Sud » et le Kamtchatka, au départ du Japon, de la Mandchourie, de la Corée ou de la Chine.

 

Il se trouve, de fait, que les glaces ne sont pas, du moins une partie de l’année, un obstacle à la navigation, depuis ces différents lieux jusqu’à la mer de Bering. Les itinéraires maritimes allant de la Chine à la Corée et au Japon sont connus de fort longue date. La navigation vers le nord, depuis le Japon, n’oblige pas à un éloignement sensible des côtes, puisque pouvant s’effectuer, d’abord, en longeant le chapelet des îles Kouriles, puis les côtes du Kamtchatka. De là, à vrai dire, la navigation vers l’Amérique pourrait s’effectuer sans grande perte de repères, au long des îles Aléoutiennes.

 

De sorte que l’opinion de l’orientaliste du siècle des Lumières Joseph de Guignes, selon laquelle les navigateurs chinois auraient atteint la Californie dès avant le VII° siècle (de Guignes, Recherches sur les navigations des chinois du côté de l’Amérique, Mémoires de Littérature tirés des registres de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles Lettres de 1755 à 1757, tome 28, pages 503-525) semble de moindre fantaisie que la vision plus récente d'un Gavin Menzies apercevant la flotte de l'amiral Zheng He contournant le Cap de Bonne Espérance pour joindre la Guadeloupe et la côte atlantique de l'Amérique du nord (1421, The year China discovered the world, Bantam Books, London, 2002).

 

Il est assuré, en tout cas, que dès le X° siècle, la marine chinoise, dotée de navires disposant de voilures, de moyens de gouverne, et d’instruments de mesure et d’orientation autorisant des traversées de long cours, trouvant l’appui d’une cartographie avancée, était apte à des voyages d’envergure (voir Jacques Dars, La marine chinoise du X° siècle au XIV° siècle, Economica, Paris, 1992). Les navigations chinoises jusqu’en Afrique au début du XV° siècle sont documentées. Celles en direction du nord sont moins connues. Mais il n’est pas en doute que des liaisons avec la Corée et le Japon étaient solidement établies dès avant le second millénaire.

 

Les Japonais n’étaient pas pour leur part dépourvus de moyens et de traditions maritimes et fréquentaient régulièrement, à pareille époque, les côtes orientales du continent asiatique. Il n’est pas illogique de penser que la situation de leur archipel les conduisait à porter leurs regards vers le nord, où la remontée des îles Kouriles donnait accès au Kamtchatka et à ses ressources en fourrure. Leur connaissance, y compris cartographique, des parties septentrionales de l’océan pacifique ne pouvait manquer d’être supérieure à celle des géographes de l’occident latin.

 

Il y a tout lieu de croire, autrement dit, que les premières reconnaissances des régions polaires et, le cas échéant, du détroit de Béring, accessible depuis son côté Pacifique, ont été le fait de navigateurs asiatiques, chinois ou japonais. Compte non tenu, bien entendu, des navigations quotidiennes, ou presque, qu’effectuaient dans ces régions les peuples, aléoutes ou inuit, dont elles étaient le lieu naturel d’habitat.

 

Il se trouve qu’en 1543, des marins portugais abordent le Japon. S’ensuivent rapidement des relations commerciales régulières, bientôt assorties d’entreprises à caractère religieux. Saint François Xavier est au Japon en 1549. Des éventails pliés se rapportent à Lisbonne, mais également, sans aucun doute, des informations nouvelles sur la « Cipango » de Marco Polo et les régions qui l’environnent.

 

On ne peut dès lors exclure que la nouvelle cartographie vénitienne disposant, dans les années 1560, le « streto de Anian » entre la partie la plus orientale de l’Asie et l’Amérique, se soit inspirée de l’enseignement des navigateurs japonais transmis aux portugais peu de temps après leur rencontre.

 

La plausibilité de l’hypothèse serait en tout cas supérieure à celle voulant que le dessin du détroit soit seulement l’illustration d’un passage du Devisement du monde, faisant état d’une province d’Ania si pauvrement localisée que bien des géographes la verront en Amérique là où d’autres la plaçaient en Chine.

 

 

Note : pour une vue d'ensemble des représentations cartographiques du monde et notamment de l'Amérique, voir par exemple, outre les collections publiques telles que celle de la BNF, les sites privés d'information non commerciale (en particulier, Map History), ou ceux relevant du marché des cartes anciennes (tels que ceux de Barry Lawrence Ruderman ou de Sanderus Antiquariaat).

 

North America, Forlani-Zaltieri, 1566. Source : Sanderus Antiquariaat
North America, Forlani-Zaltieri, 1566. Source : Sanderus Antiquariaat

Cliquer sur l'image pour l'agrandir. Voir, dans l'angle supérieur gauche de la carte, le "streto de Anian".

Détails sur la carte : Sanderus maps