Le périple des Phéniciens du pharaon Nékao II

 

      On peut lire, au livre IV de l’Histoire d’Hérodote[1] le paragraphe qui suit, dans lequel le terme de Libye doit s’entendre au sens de l’entière Afrique que lui donnait l’illustre historien grec du Vème siècle av. J-C :

 

XLII. J'admire d'autant plus ceux qui ont décrit la Libye, l'Asie et l'Europe, et qui en ont déterminé les bornes, qu'il y a beaucoup de différence entre ces trois parties de la terre : car l'Europe surpasse en longueur les deux autres ; mais il ne me paraît pas qu'elle puisse leur être comparée par rapport à la largeur. La Libye montre elle-même qu'elle est environnée de la mer, excepté du côté où elle confine à l'Asie. Nécos, roi d'Égypte, est le premier que nous sachions qui l'ait prouvé. Lorsqu'il eut fait cesser de creuser le canal qui devait conduire les eaux du Nil au golfe Arabique, il fit partir des Phéniciens sur des vaisseaux, avec ordre d'entrer, à leur retour, par les colonnes d'Hercule, dans la mer Septentrionale, et de revenir de cette manière en Égypte.

Les Phéniciens, s'étant donc embarqués sur la mer Érythrée, naviguèrent dans la mer Australe. Quand l'automne était venu, ils abordaient à l'endroit de la Libye où ils se trouvaient, et semaient du blé. Ils attendaient ensuite le temps de la moisson, et, après la récolte, ils se remettaient en mer. Ayant ainsi voyagé pendant deux ans, la troisième année ils doublèrent les colonnes d'Hercule, et revinrent en Égypte. Ils racontèrent, à leur arrivée, que, en faisant voile autour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite. Ce fait ne me paraît nullement croyable ; mais peut-être le paraîtra-t-il à quelque autre. C'est ainsi que la Libye a été connue pour la première fois.

 

Si Hérodote a peine à croire que des navigateurs faisant le tour de l’Afrique puissent, à un moment donné, avoir le Soleil à leur droite[2], il ne met pas en doute la réalité du périple dont il fait état, et se montre assuré d’une « Libye environnée par la mer », le pharaon Néchao ayant été « le premier qui l’ait prouvé », précise l’illustre historien, dans une formule laissant entendre qu’un tel dessin de l’Afrique a pu trouver d’autres confirmations par la suite.

La relation par Hérodote d’une première circumnavigation de l’Afrique vers l’an 600 avant J-C n’a pas trouvé de nombreux échos chez les historiens ou géographes de l’Antiquité plus récente.

Strabon[3] se réfère à Posidonios[4], dont il semble partager le scepticisme, pour évoquer brièvement ce voyage, d’ailleurs confondu avec un autre périple, celui réalisé sous le règne de Darius par Scylax le long des côtes de l’Asie. L’auteur grec de La Géographie, pourtant, ne l’exclut pas dans le principe, puisqu’il conçoit une Libye bordée au nord par la mer Intérieure (la Méditerranée), au sud et à l’ouest par l’Océan, et lui donne la forme générale d’un triangle rectangle[5].

Ptolémée ne fait pas état du périple rapporté par Hérodote, mais sa conception du monde apparaît en interdire la possibilité, si du moins la figuration qui en est fournie à partir de la fin du moyen-âge, et les commentaires qui l’accompagnent, sont le fidèle reflet de l’œuvre originale du savant, et non des interprétations qui lui ajoutent. Dans la description sommaire de la carte générale de la terre habitée figurant au chapitre V du septième livre du Traité de Géographie[6], il est en effet exposé que « La partie habitée de la terre se termine, à l’orient par une contrée inconnue contigüe aux peuples orientaux de la Grande Asie, aux Sines et à la Sérique ; du côté du midi par une contrée également inconnue, qui embrasse la mer indienne, et par celle qui entoure au midi de la Libye, la contrée nommée Agisymba ; à l’occident, par une terre inconnue qui embrasse le golfe éthiopique de la Libye, et par l’Océan occidental suivant, qui s’étend le long des parties les plus occidentales de la Libye et de l’Europe… ». Les mappemondes illustrant la Géographie de Ptolémée, notamment celle dessinée en 1466 par Niccolo Tedesco, montrent ainsi une Afrique prolongée en direction de l’est par des terres qui font de l’océan Indien une mer fermée[7]. Une telle conception exclut évidemment que l’Afrique puisse être contournée par voie maritime.

La conception d’un monde ceinturé d’eau, et non de terres, n’est pourtant pas abandonnée de tous. Des mappemondes élaborées au XIVème siècle montrent une Afrique entourée d’eau, certaines laissant apparaître, sur le versant ouest du continent, une échancrure où pourrait se reconnaître le golfe de Guinée[8]. Plusieurs représentations faites au siècle suivant dessinent plus clairement la pointe sud du continent africain, avant qu’elle ait été contournée en janvier 1488 par Bartolomeu Dias. Ainsi, de la carte Kangnido, réalisée en Corée en 1402, et de la mappemonde établie entre 1411 et 1415 par le Vénitien Albertin de Virga, où se retrouve également, plus profondément marquée, l’échancrure correspondant au golfe de Guinée. La mappemonde produite par Fra Mauro en 1459 est agrémentée du dessin d’un navire à l’aplomb de ce qu’est aujourd’hui le cap de Bonne-Espérance.

À supposer que des navigateurs aient passé l’extrémité méridionale de l’Afrique avant les Portugais, reste en débat la question de savoir si un tel périple était réalisable à l’époque où le pharaon Nékao régnait sur l’Égypte.

Une fois connu le dessin général de la planète Terre, le périple rapporté par Hérodote a été de fait discuté au regard des techniques de navigation et d’orientation dont disposaient les marins du début du VIème siècle av. J-C.

La période est celle au cours de laquelle les Phéniciens, venus des cités-États de la côte levantine, notamment de Tyr et Sidon, établissent leur domination économique sur la mer Méditerranée, marquée par l’établissements de nombreux comptoirs de commerce et de colonies, dans les îles telles que la Sicile, la Sardaigne ou Malte, comme sur les pourtours de la « Grande Mer », non seulement à Carthage, mais plus généralement tout au long des côtes qui sont aujourd’hui celles de l’Algérie, de la Tunisie ou de la Libye. Sur la côte atlantique du Maroc, les Phéniciens ont fondé les villes aujourd’hui connues sous le nom de Tanger, Larache, Kenitra, Salé Asilah, Azemmour, El Jadida, et occupé dès le VIIème siècle av. J-C l’îlot de Mogador, proche d’Essaouira. Ils ont vraisemblablement fréquenté les îles Canaries. Présents dans le sud de l’Espagne, notamment à Gadès, proche de l’actuelle Cadix, ils approvisionnaient le marché méditerranéen en étain provenant pour partie de gisements situés en Bretagne ou dans les Îles Britanniques. Le Livre des Rois témoigne de leur compétence en matière maritime, puisque l’histoire du règne de Salomon y raconte comment ce souverain a fait armer en mer Rouge une flotte avec des marins et pilotes phéniciens pour l’envoyer chercher l’or qui se trouvait dans la mystérieuse Ophir.

Les navires utilisés par les Phéniciens, de destination et de forme variées, utilisaient à la fois les rames et les voiles comme moyens de propulsion. L’emploi de la voile à brail, permettait, par l’ajustement de la surface de la toile, d’obtenir une prise au vent autorisant la navigation sous différentes allures. Le cabotage était privilégié, mais n’excluait nullement la navigation en haute mer, souvent obligée pour de simples trajets en mer Méditerranée. À l’estime et l’expérience des pilotes s’ajoutait alors, pour la bonne orientation des navires, le recours à l’observation des astres, le Soleil de jour, ou, de nuit, la position d’astres tels que les Pléiades, la Grande Ourse ou Arcturus, qu’Ulysse utilisait déjà, selon Homère, dans le parcours des étapes de son Odyssée.

Les commentateurs modernes du passage d’Hérodote où est évoqué le périple de Néchao se sont d’abord montrés partagés. Malte-Brun, dans sa Géographie universelle, estime ainsi que l’espace de temps assigné au voyage était trop court pour qu’il ait avoir été réellement exécuté, relevant en outre la difficulté représentée, pour la réalisation de semailles et de récolte de blé sur les côtes australes de l’Afrique, par l’opposition dans la marche des saisons entre les deux hémisphères[9]. Ces objections n’ont pas paru décisives à tous les contemporains de l’illustre géographe[10].

En dépit des évidentes difficultés de l’entreprise, notamment pour la partie du voyage comprise entre le golfe de Guinée et la côte marocaine[11], sa probabilité est admise par la plupart des spécialistes, historiens, géographes ou navigateurs, qui, à l’époque contemporaine, en ont renouvelé l’examen. Les étapes du périple ont été, avec quelques variantes, reconstituées[12]. Le voyage lui-même a été reproduit, le britannique Philip Beale ayant, entre 2008 et 2010, accompli une circumnavigation de l’Afrique à l’image de celle ordonnée par le pharaon Néchao, à bord d’une embarcation se voulant la réplique d’un ancien navire phénicien.

En 2019, Beale a donné un prolongement à ce premier périple, en engageant son navire dans la traversée de l’Atlantique. Parti de Cornouailles, empruntant la « route de l’étain » connue des Phéniciens, le Phoenicia a d’abord gagné Carthage. De là, il a rejoint la côte marocaine atlantique, puis les îles Canaries. Quittant Ténérife le 26 novembre, il joignait ensuite les îles du Cap Vert, puis prenait la route de l’ouest. Moins d’un mois après avoir quitté les Canaries, le Phoenicia atteignait les Petites Antilles, entre Montserrat et la Guadeloupe. Le 31 janvier 2020, il faisait escale à Saint-Domingue. Beale démontrait ainsi la possibilité, avec les moyens techniques dont disposaient les marins phéniciens du 1er millénaire av. J-C, d’une navigation transatlantique. Sans bien entendu en établir l’effectivité, il restituait un certain crédit aux hypothèses, qui avaient fleuri au XIXème siècle, d’une découverte précolombienne des Amériques par la Phéniciens[13], auxquels était alors porté, de façon générale, un grand intérêt[14].

 

                                                                                                                                                                                        5 mars 2026

 

 

Une reconstitution fictive du tour d'Afrique des Phéniciens envoyés par le pharaon Néchao, incluant le détour américain, est proposée dans le roman Le périple d'Amilcar. 

 

 



[1] Dans la traduction de Larcher, Paris, Charpentier, 1850

[2] La formule doit évidemment s’entendre lorsque l’observateur a le regard porté dans le sens de la course du soleil, c’est-à-dire vers l’ouest. Le doute d’Hérodote s’explique par le fait qu’il était convaincu d’un faible développement du continent africain vers le sud, alors que le phénomène évoqué ne commence à apparaître qu’après le franchissement de la ligne équatoriale.

[3] Géographe et historien grec, 68 av. J-C, - 23 ap. J-C. Cf. Géographie, Livre Deux, chapitre trois, 4 et 5 (traduction d’Amédée Tardieu, Hachette, Paris, 1867). V. Site de Philippe Remacle.

[4] Philosophe, historien et géographe grec, 135 av. J-C - circ. 51 av. J-C 

[5] « Représentée sur une carte, sur une surface plane, la Libye figurerait donc assez exactement un triangle rectangle ayant pour base tout le littoral précisément de notre mer Intérieure qui va de l'Egypte et du Nil à la Maurusie et aux colonnes d'Hercule, pour côté perpendiculaire à la base le cours même du Nil jusqu'à l'Ethiopie et à partir de l'Ethiopie une ligne droite tirée en manière de prolongement jusqu'aux bords de l'Océan, pour hypoténuse enfin toute la Parocéanitide de l'Ethiopie à la Maurusie ». Strabon, préc. L’Afrique, Livre XVII, La Libye, chapitre III, La Libye, 1.

[6] Cf. Traité préc., trad. de l’abbé Halma, Paris, Eberhardt, impr. , 1828

[7] Un dessin comparable se voit déjà sur la mappemonde figurant sur le parchemin Codex Vaticanus Urbinas Graecus 82, composé à Constantinople vers 1290.

[8] V. les mappemondes du Génois Pietro Vesconte et du Vénitien Paulinus Venetus (c. 1320).

[9] C. Malte-Brun, Géographie universelle, tome premier, Paris 1856, page 56.

[10] V.  F. Robiou, Recherches nouvelles sur quelques périples d’Afrique dans l’Antiquité : Néchao, Hannon, Eudoxe, Revue Archéologique, nouvelle Série, Vol. 3 (Janvier à Juin 1861), pp. 191-215 ; A. Mer, Mémoire sur le périple d’Hannon, Paris, E. Perrin, 1885.

[11] Cf. R. Mauny, La navigation sur les côtes du Sahara pendant l’Antiquité, Revue des Études Anciennes. Tome 57,1955, n°1-2. pp. 92-101.

[12] Cf. W.W. Hyde, Ancient Greek mariners, New-York, Oxford University Press, 1947 ; R. Sénac, Le périple africain par la flotte de Néchao, La Revue Maritime, n° 241, mars 1967, pp. 281-293.

[13] V. notamment P. Gaffarel, Les Phéniciens en Amérique, Crépin-Leblond, Nancy,1875 ; Onffroy de Thoron, Les Phéniciens à l’île d’Haïti et sur le continent américain, Louvain, 1887-1889.

[14] Notamment illustré par la mission d’Ernest Renan en Phénicie, effectuée sous le Second Empire, ou par les travaux de Victor Bérard, voulant montrer comment les voyages d’Ulysse décrits dans L’Odyssée s’inspiraient de recueils nautiques établis par les marins phéniciens. Cf. V. Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée (1902-1903, rééd. 1927), éd. Armand Colin, Paris.